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« Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa,
homme et femme il les créa…
Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la » (Gn 1, 27-28).

 Le lecteur de cette série d’articles pourra s’interroger sur la pertinence des sujets traités dans les deux derniers épisodes. Me serais-je fourvoyé dans des digressions sans lien avec le cadre de recherche établi au départ ? À première vue, les références aux connaissances scientifiques sur le monde physique et la vie planétaire semblent s’écarter de la proposition de relecture des deux récits de la création de la Genèse.

La création d'Adam de Michelange, fresque de la Chapelle Sixtine du Vatican.

La création d’Adam de Michelange, fresque de la Chapelle Sixtine du Vatican.

De bonnes raisons pourtant justifient à mon sens de telles excursions sur les pistes balisées des connaissances actuelles. De même que le rédacteur biblique a dû inévitablement exposer ses intuitions spirituelles dans une forme adaptée à la culture de son temps, de même nous sommes invités à relire le texte inspiré par l’Esprit sur le fond de scène de notre culture contemporaine. L’ouverture au sens réel de la sainte Écriture peut dépendre d’une telle démarche de réadaptation.

Formation graduelle de l’univers
Cet exercice est de nature à provoquer l’admiration du lecteur et à l’induire à la contemplation en mettant en valeur le “travail” qu’implique la construction du monde physique dans l’optique des avancées de la connaissance. Nous avons d’autant plus raison de nous extasier que nous connaissons mieux que le scribe – déjà ébloui par l’ordre et la bonté de l’univers – l’immensité et la complexité de l’œuvre divine. Ouvrage auquel il fait allusion en conclusion du premier récit lorsqu’il affirme que Dieu chôma le septième jour « après tout l’ouvrage qu’il avait fait »

Notons toutefois qu’il mentionne ce “travail” et le chômage qui s’ensuit au passé. Comme si l’Acte créateur s’était effectué au début du temps. Devrait-on en conclure que Dieu a créé dès l’origine un univers établi une fois pour toutes dans des conditions  immuables ? Dieu aurait-il terminé son “ouvrage” et serait-il en “chômage” depuis la fondation du monde ? À moins que nous excusions les conceptions anthropomorphiques du rédacteur en les attribuant à sa candeur culturelle ?  Mais la foi nous assure que son récit n’en demeure pas moins inspiré par l’Esprit Saint.

L’auteur étale l’Acte créateur dans le temps d’une semaine. Mais ce cadre temporel est arbitraire. Les “jours” de cette “semaine” initiale ne doivent pas être interprétés comme une durée de 24 heures ni même dans le sens que « devant le Seigneur, un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour » (2 Pi 3, 8). Ce qui démontre que l’auteur ne visait pas de laps précis de temps ce sont les incohérences auxquelles se heurterait une interprétation littérale. Incohérence du fait, par exemple, que la lumière est créée le premier jour avant les « luminaires » – le soleil, la lune et les étoiles – qui sont créés le quatrième jour. Et encore, les végétaux sont créés le troisième jour sans le soleil dont ils dépendent absolument pour opérer la photosynthèse.

À mon avis, on ne devrait pas mettre ces inexactitudes sur le compte de l’ignorance de l’auteur. Même les hommes les plus primitifs savent que ce sont les astres qui produisent la lumière et que les plantes ont absolument besoin de la lumière du soleil pour vivre. Comme nous l’avons vu dans un article antérieur, l’auteur utilise le contenu des “jours” comme des accessoires pour illustrer un autre discours très significatif. Pour contrer le “vague et vide” originel, révèle-t-il, Dieu a d’abord créé les contextes – la mer, le firmament, le continent – dans lesquelles des créatures adaptées à de tels environnements – les poissons, les oiseaux, les animaux – pourront se développer (voir le schéma à la fin du sixième article). Ainsi, les trois premiers “jours” sont occupés à aménager des espaces habitables et les trois derniers à les remplir de créatures vivantes.

Les “jours” de la création symbolisent donc des phases, des séquences qui pointent vers une gradualité de formation de l’architecture universelle. Dieu n’a pas créé « le ciel et la terre » à coup de baguette magique en un instant, fut-il éternel. Il y est allé étape par étape dans l’espace et le temps en développant peu à peu, sans prestidigitations miraculeuses, de nouvelles réalités sur la base des précédentes.

Cette vision constitue une véritable révélation, une audacieuse remise en question des conceptions traditionnelles pour lesquelles l’univers est tout donné dans un état final. Car le modèle que le scribe met ainsi de l’avant est évolutif et non statique. Et dans le contexte de mouvance d’un monde déployé graduellement dans le temps et l’espace, ce n’est pas un hasard s’il réserve la création de l’humanité à la dernière heure du dernier jour.

Création de l’homme
Le troisième jour Dieu fait émerger le continent de la mer et ordonne sa couverture de végétation. C’est en vue de préparer l’habitat des animaux terrestres, créés le sixième jour, qui culmine par la création de l’humanité. Puis, Dieu chôme le lendemain ; une indication que l’Acte créateur a atteint son objectif en rendant viable la nature humaine dans la foulée de tout le “travail” préparatif des “jours” antérieurs. On peut donc déduire de ce signe que l’utilisation du passé comme cadre de l’Acte créateur paraît se justifier pour les étapes précédant l’humanité. Mais qu’en est-il pour cette dernière ?

Pour les animaux, Dieu ordonne « que la terre produise des êtres vivants selon leur espèce… ». Cette mission dévolue à notre planète signale, encore là, le modèle évolutif. Car c’est la TERRE qui produit toutes les espèces vivantes et elle ne peut pas les engendrer d’un seul coup mais en développant de nouvelles créatures à partir des archaïques. L’espèce humaine ne fait pas exception à la règle de découler de créatures antécédentes puisqu’elle survient à la fin du même jour que les autres. Ce qui fait ressortir les racines animales de l’humanité. Mais au lieu d’ordonner à la Terre de produire notre espèce comme pour les antérieures, le Créateur assume Lui-même cette tâche : « Faisons l’homme… » L’utilisation soudaine de l’impératif présent change la perspective et marque la pointe du récit. Le projet de création de l’homme réclame toute la sollicitude du Créateur.

À remarquer qu’il ne s’agit pas de la création d’un premier homme comme on pourrait le préjuger à partir de la conception d’un univers statique. L’utilisation du pluriel dans la suite du verset indique que l’homme dont il est question doit être entendu dans le sens collectif : « Faisons l’homme… qu’ils dominent… » C’est le genre humain tout entier dont il est question. Ce qui inclut l’humanité d’hier, d’aujourd’hui et de demain. La création de l’être humain s’étale conséquemment sur tout le parcours de l’humanité, du commencement préhistorique jusqu’à l’accomplissement final, l’Amen à venir.

Créature en devenir
Donc, lorsque le Créateur dit « faisons l’homme… », ce n’est pas le passé mais le présent. Dieu agit toujours au PRÉSENT car Il est Présence-même, une présence qui englobe tous les temps et occupe tout l’espace. Si bien que nous pouvons légitimement affirmer que Dieu est  MAINTENANT dans l’Acte de créer l’humanité et chacun d’entre nous en particulier. Lorsque notre conscience coïncide avec notre propre présent, aussi évanescent et fugace soit-il, c’est avec cette PRÉSENCE ACTIVE que nous entrons en contact et par laquelle nous sommes transformés en vue d’être parfaitement configurés à l’intention créatrice. Conséquemment, nous vivons sous la grâce effective de l’Agir créateur, à la condition toutefois de nous tenir en la Présence divine.

Certes, nous disons spontanément que nous avons été créés au passé. Nous pensons alors à notre naissance, ou mieux, à l’union des deux gamètes de nos parents dans l’alcôve intra-utérine. Mais nos parents n’ont pas créé notre personne ni même décidé de la teneur de notre héritage génétique. Ils n’ont été que des instruments dans la main du Créateur, des causes secondaires de notre existence. De plus, le sens à donner au terme de création ne se réduit pas à l’instant précis de fécondation d’une première cellule apte à enclencher le développement de notre corps. De même que l’Acte créateur de l’univers ne se limite pas au Big Bang qui a initialisé l’espace et le temps – car c’est toute la réalité actuelle et à venir qui est créée – de même notre création ne se réduit pas au zygote que nous avons été. La création de notre être inclut notre croissance physique et morale, ce que nous sommes actuellement et ce que nous sommes appelés à devenir.

Aujourd’hui, le Créateur est à l’œuvre en nous personnellement et dans l’humanité entière. Si bien que l’humanité actuelle est plus avancée que celle d’hier mais n’a pas encore atteint le développement de l’humanité de demain. Car Dieu n’a pas encore terminé son “ouvrage”. Et tant donc que nous sommes dans un corps mortel, nous ne sommes pas achevés, puisque nous savons par la foi que le projet divin sur nous vise la jouissance de la béatitude éternelle dans un corps immortel. Individuellement et collectivement, nous sommes entraînés par l’Acte créateur vers un accomplissement que nous ne pouvons pas déterminer nous-mêmes et sur lequel nous n’avons aucun contrôle. Nous sommes des créatures en devenir. Nous ne sommes pas encore pleinement humains. Nous le devenons de plus en plus si toutefois nous sommes réceptifs à la grâce créatrice de notre Dieu.

Voilà pourquoi j’estime que nous sommes encore AUJOURD’HUI au couchant du sixième jour de la création. Le sabbat divin n’est pas encore survenu sur notre planète puisque Dieu parachève au présent sa créature en acheminant l’humanité vers son apothéose. Et Dieu ne se reposera pas tant que la gloire divine n’aura pas enveloppé notre planète d’une aura permanente de bonté et d’amour.

La mission
Cette mouvance d’une création qui se déploie dans l’espace et le temps s’applique à toutes les dimensions de l’existence, incluant la mission que le Créateur confie à l’humanité. « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la » (Gn 1, 28). Les évidences préhistoriques et historiques démontrent que cette vocation d’“emplir” démographiquement notre planète et de la “soumettre” à notre usage s’effectue graduellement, depuis l’invention des premiers outils de la préhistoire jusqu’à l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire. Nous décrivons cette appropriation de la matérialité terrestre par le terme de progrès. Et ce n’est pas fini. L’ordre du Créateur n’a pas encore été pleinement exécuté puisqu’il reste encore des domaines qui n’ont pas été complètement explorés et harnachés par l’humanité.

L’on peut toutefois soutenir sans hésitation que l’humanité, par son travail, participe à la création. D’autant plus que le Créateur la désigne comme gestionnaire des autres créatures terrestres : « …qu’ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre » (Gn 1, 26). L’empire de l’être humain s’étend à toutes les réalités terrestres. Son habitat n’est rien de moins que la Terre entière. L’étendu de son domaine spécifique découle du niveau qualitatif dans lequel il est établi. On doit cependant reconnaître que le contrôle qu’il exerce par vocation sur la matière et les êtres sous lui est en vue et au service de l’objectif visé par le Créateur.

L’image de Dieu
Dans le verset biblique, cet objectif est défini avant l’énumération de la mission terrestre, comme pour en marquer la priorité : « Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance, qu’ils dominent… » (Gn 1, 26). Voilà une empreinte extraordinaire burinée dans le genre humain tout entier : l’image et la ressemblance de Dieu… Inouï ! Le génome humain est porteur d’un gène divin, si je puis m’exprimer ainsi.

Mais dans notre monde moderne, pouvons-nous affirmer que cette image est pleinement et partout évidente ? L’actualité ne nous fait-elle pas plutôt voir la cruauté arrogante de l’Ennemi de l’humanité ? Et nous-mêmes, comment pourrions-nous prétendre assumer pleinement notre vocation d’être pour autrui le miroir de l’Amour divin ?

Il ne s’agit pas ici de nous attarder aux horreurs tous azimuts dont l’humanité est capable. Il demeure plus constructif de discerner partout et de plus en plus les germes cachés de la ressemblance divine. Un bref regard sur l’histoire et la préhistoire peut nous aider à prendre conscience des progrès de l’humanisation à partir de la condition animale originelle. Car c’est en devenant plus humains que nous deviendrons divins. Et là encore, l’espérance peut nous faire comprendre que l’image de Dieu est encore à venir dans notre humanité – bien que son accomplissement final puisse paraître très proche des humains sanctifiés par la grâce divine.

Si donc il y a tant de violence, d’injustices, de guerres, de crimes, de perversions, de souffrances, de mal de toutes sortes dans le monde, c’est en raison de la résistance des uns à la Volonté créatrice en “travail” d’achèvement de la ressemblance divine en nous et dans le monde. Cette résistance se manifeste encore dans les rapports entre les deux sexes. Bien que nous devions noter de remarquables progrès de notre civilisation à cet égard, plusieurs contrées maintiennent encore la femme dans un état d’infériorité et de servitude. Ceci, en dépit du fait que, pour bien marquer leur égalité de nature et de dignité, le scribe écrit : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa » (Gn 1, 27). Que faut-il entendre ? Ce ne serait pas l’homme seul ou la femme seule qui serait l’image de Dieu, mais le couple humain ? On peut mieux comprendre ce verset en remplaçant la première instance du terme “homme” par humanité car là encore, le scribe l’utilise dans le sens collectif. Ce qui donne : « Dieu créa l’humanité à son image, à l’image de Dieu il la créa, homme et femme il les créa ». L’écrivain sacré vise la communauté humaine de sorte que l’image de Dieu dans la société des humains se manifeste au travers du couple égalitaire parfaitement uni qui engendre le fruit de l’amour. « Soyez féconds… »

Ce qui soulève corollairement une autre question. Se pourrait-il qu’une telle unité conjugale fertile renvoie au premier mot par lequel Dieu crée l’humanité : « Faisons … » ? N’est-il pas étrange, ce pluriel dans l’Écriture d’un peuple qui insiste tant sur l’existence d’un Dieu unique ? Dieu serait-il lui aussi communautaire ? Serait-il à SA manière, en quelque sorte, à la fois “homme” et “femme” en amour ? À moins qu’il s’agisse là d’une réflexion comme celle d’un homme qui bâtit sa pensée en se parlant à lui-même ? Un anthropomorphisme ? Mais la pluralité est confirmée plus loin dans le deuxième récit lorsque Dieu constate après la faute originelle : « Voilà que l’homme est devenu comme l’un de NOUS pour connaître le bien et le mal » (Gn 3, 22) ?

Voilà une problématique aussi importante que significative. Dans mon prochain article, intitulé  La “pluralité” divine, je proposerai deux voies distinctes de recherche qui peuvent mener ensemble à une solution cohérente d’une telle apparente pluralité divine : l’une, par l’exercice de la raison, l’autre, par l’éclairage de la foi.

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Une réponse à 10- La Genèse revisitée – La création de l’homme

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