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En conclusion de la semaine créatrice, le Créateur a décrété que « tout ce qu’il avait fait, cela était très bon » (Gn 1, 31). Dieu ne crée que des êtres bons… Et beaux, pouvons-nous ajouter. Car la beauté émane de l’ÊTRE. Si bien que tout ce qui reçoit l’être du Seigneur est nécessairement beau. « Dieu n’a pas fait la mort, il ne prend pas plaisir à la perte des vivants. Il a tout créé pour l’être » (Sg 1, 13-14). Le Créateur n’a donc pas voulu la laideur, la maladie, la souffrance et la mort.

Les termes “introvertie” et “extravertie”, appliqués à la conscience dans ce texte, dépassent considérablement le sens courant utilisé en psychologie. Ils touchent ici à l’état fondamental de l’âme dans sa relation à Dieu et au monde.

Mais alors, comment expliquer que le mal sous toutes ses formes – violence, destruction, corruption, dégradation – sévisse partout et à tous les niveaux dans la création ? Et comment rendre compte particulièrement de la laideur morale – le péché et ses tragiques conséquences – dans l’humanité ?

La cause du mal 

Le Livre de la Sagesse répond que « c’est par la jalousie du diable que la mort est entrée dans le monde : ils la subissent ceux qui se rangent dans son parti ». Le mal dans la création ne provient donc pas fondamentalement de l’humanité. Il ne peut être totalement et exclusivement imputé au premier couple humain. Car « Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité, il a fait de lui une image de sa propre nature ». (Sg 2, 23-24).

Le graphique de l’article précédent, reproduit ici encore pour mémoire, avance une hypothèse métaphysique permettant de comprendre comment le mal a pu s’insinuer dans la création au point qu’il semble une donnée incontournable de la structure même de l’univers.

L’illustration montre que Lucifer porte toute la responsabilité de ce que saint Paul appelle « le mystère d’impiété à l’œuvre » (2 Th 2, 7). L’orgueil qui l’a poussé à se vouloir égal à Dieu éteignait en lui la lumière du Fils unique[1] qu’il avait mission de réverbérer dans le miroir de son être. Privés dès lors de l’éclairage divin, les esprits créés sous sa juridiction sombraient avec lui dans des ténèbres infinies. Pour fuir la réprobation divine que leur conduite méritait, ils se réfugiaient sous des formes inférieures à leur nature, apparentées à celles des animaux, et se déformaient ainsi en démons hideux.

La révolte de Lucifer dans le monde invisible, que l’on peut qualifier de véritable “péché originel”, a eu aussi pour effet de plonger le monde visible dans une demi-obscurité morale. Car les ténèbres démoniaques s’y sont mélangées à la lumière des deux autres Archanges au sommet de la création. L’amalgame a ainsi produit une grisaille spirituelle dans laquelle se livre jusqu’à nos jours le combat entre le bien et le mal.

Le pouvoir démoniaque

On doit ici comprendre que la perversion des esprits angéliques ne leur a pas fait perdre leur emprise sur le parcours progressif de la création dans l’espace et le temps. Ce pouvoir leur avait été dévolu alors qu’ils étaient encore innocents de toute infraction à la loi divine. Comme les anges sous la juridiction de l’Archange du Père (Gabriel) et de l’Archange de l’Esprit (Michel), les Lucifériens ont été créés pour occuper, de par leur être même, certaines fonctions dans la construction de l’univers visible et invisible. Initialement, ils devaient participer à la gestion des lois de la matière et contribuer à l’orientation de l’évolution biologique vers le bien et le beau.

Après leur péché, les démons ont continué à occuper leurs postes dans la structure universelle. Mais désormais animés par la haine du Créateur, plutôt que de servir, ils se serviront de leurs dons pour faire échouer le projet divin. Toute leur activité visera désormais à faire basculer la création entière dans le camp du premier MOI égocentrique, Lucifer, qu’on appelle aussi Satan, Belzébul ou le diable.

Réaction divine

Ce pouvoir perverti des démons a commencé à s’imposer bien avant la création de l’humanité. Dès le début de l’univers visible, les esprits diaboliques se sont accoquinés à la chute entropique de la MATIÈRE et se sont fait forts de provoquer conflits et cataclysmes cosmiques. Lors de la naissance de la VIE sur notre planète, ils ont exploité la sensibilité douloureuse des organismes et ont tout mis en œuvre pour réduire la durée du tissu vivant en accélérant sa dégradation. Au niveau de la panoplie des espèces, ils ont fomenté la laideur hirsute d’espèces monstrueuses et répugnantes, dont la plupart sont aujourd’hui éteintes. (Sous l’instigation des esprits malveillants, ces espèces se dotaient d’organes démesurés d’agression pour desservir une férocité impitoyable.)

Or, un Dieu parfait ne reprend jamais ce qu’il donne en toute gratuité. Il ne pourrait pas éradiquer l’ÊTRE des anges déchus – pour les empêcher de mettre du sable dans les engrenages de la création – sans entrer en contradiction avec son Agir créateur.

Pour contrer leurs activités négatives, sa Toute-puissance utilisera plutôt leur perversité comme d’un tremplin pour permettre à ses créatures d’atteindre un bien supérieur en s’élevant à un niveau qualitatif plus lumineux dans l’ordre de l’ÊTRE. Ainsi a été enclenchée la “loi du dépassement”[2] par laquelle les agressions et atteintes de toute nature contre la VIE peuvent être surmontées et vaincues.

La création de l’humanité

Aussi, lorsqu’arrive l’heure de la création de l’humanité, l’on peut comprendre que le Créateur ait voulu aménager un “jardin” très spécial pour favoriser le développement de sa créature de pointe.

Rappelons que ce jardin n’est pas un lieu géographique. L’Éden “planté” par Dieu « à l’orient » (Gn 2, 8) symbolise l’intériorité.  Dans cette dimension universelle – invisible et indétectable, au-delà du temps et de l’espace – Dieu insuffle l’âme de chaque humain en particulier. Il maintient et parachève ainsi « son image et sa ressemblance » dans l’humanité de tous les temps.

Quant au corps, comme nous l’avons déjà vu, Dieu le forme avec « la glaise du sol », c’est-à-dire au gré des contingences de la matérialité. Il en modélise la bonté et la beauté par l’intermédiaire de ses serviteurs humains et angéliques qu’il a institués comme causes secondaires ou efficientes de la création.

Conscience introvertie et dons préternaturels

À l’origine du projet divin de création, la conscience humaine est introvertie. Elle est abouchée directement à la Source pourvoyeuse de l’ÊTRE à l’intérieur de la personne. Elle émerge de l’âme, cette « haleine de vie » provenant de la bouche même de Dieu, et se qualifie en tant que CONSCIENCE SPIRITUELLE du RÉEL.

Or, le “jardin” intérieur aménagé par le Créateur est arrosé et fécondé par les “eaux célestes” (cf. Gn 1, 6-7), donc généreusement pourvu des dons de la grâce divine. Si bien que sous l’œil bienveillant de l’Auteur de la VIE, l’être humain serait parvenu à la perfection[3] et à la connaissance des arcanes de l’univers par simple déduction de sa propre structure “hybride”, à la fois biologique et spirituelle. De plus, il aurait éludé la douleur physique, puisque toute épreuve de sensibilité corporelle aurait été comme un ascenseur de niveau dans l’ordre qualitatif de l’ÊTRE. Il n’aurait pas non plus éprouvé les affres de la mort car la fin de vie se serait effectuée comme une transition, sans traumatismes ni heurts, du corps charnel au corps spirituel, de la vie terrestre à la vie céleste.

C’est dans ce sens que l’on peut interpréter l’énoncé théologique selon lequel nos “premiers parents” auraient été créés omniscients, impassibles et immortels. Il importe de bien préciser que ces dons, dits préternaturels, ne concernent pas le corps mais l’âme.

Car la corporalité humaine provient de la sphère biologique où la douleur et la mort sont des fatalités dues à la sensorialité et à l’inévitable usure du tissu vivant, tant végétal qu’animal. Comment alors concilier ce fait incontournable et une immortalité physique qui aurait été antérieure au premier péché ? En réaction à la faute de nos “premiers parents”, Dieu aurait-il été contraint de restructurer sa création depuis sa base ? Au départ, il aurait modelé les premiers humains à partir d’une chair immortelle et, suite au péché, il aurait dégradé sa création en remodelant les organes internes et externes du corps à partir d’une chair mortelle ?

Une telle invraisemblable dé-création va à l’inverse du mouvement évolutif ascendant de la création où le corps immortel est réservé pour la fin de l’Histoire et non à son début. La présomption que le premier couple humain ait été créé physiquement immortel est donc une erreur. Il s’agit d’une faute d’interprétation issue de spéculations philosophiques marquées par la culture de l’Antiquité gréco-romaine. Cette supputation ne se justifie pas par l’Écriture. Le texte de la Genèse dit en fait tout le contraire, comme nous le verrons dans un prochain article !

Si donc l’on tient à maintenir la doctrine des dons préternaturels, on devrait les interpréter dans le sens que les premiers humains étaient réfractaires à la souffrance et à la mort du fait de leur conscience centrée sur le côté spirituel du RÉEL[4]. Aussi longtemps qu’ils seraient demeurés sous le regard amoureux de Dieu à l’intérieur d’eux-mêmes, ils auraient pu se développer dans la candeur de l’innocence, sans craindre les aléas dus à la matérialité ou à la nuisance des démons.

Le rôle des sens

Ce qui ne veut pas dire que des chocs aléatoires n’auraient jamais existés dans le MONDE extérieur ni que la faiblesse humaine n’aurait jamais eu à se confronter au mal objectif. Car l’introversion de la conscience n’aurait pas obnubilé l’attention au point d’une totale inconscience du monde extérieur.

Dans son Éden intérieur, le premier couple était en effet conscient de son environnement. La Genèse le confirme par l’anecdote que l’homme parvient à donner des noms à tous les animaux que le Créateur lui présentait « pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donné » (2, 19). De plus, c’est la perception de la beauté et de la bonté du monde sur lequel s’ouvrent les sens externes qui occasionnent la chute. « La femme vit que l’arbre était bon à manger et séduisant à voir » (Gn 3, 6).

Dès l’origine, Dieu a pourvu l’être humain d’organes sensoriels indispensables à la démarche dans le monde objectif et aux relations interpersonnelles de la vie en société à laquelle il destinait l’humanité. Les sens sont d’admirables créations divines. La possibilité de voir, d’entendre, de goûter, etc. devrait susciter un inlassable émerveillement. Ce ne sont pas les sens en eux-mêmes qui seront en cause dans le drame originel.

Dans l’état d’innocence, toutefois, les sens ne conditionnent pas le comportement comme chez les animaux. Les perceptions sensorielles sont subordonnées à la rationalité. Car cette dernière faculté, indispensable au discernement entre le permis et l’interdit, peut seule déterminer librement l’agir humain.

Et dans l’Éden, tout est permis… Sauf « l’arbre… bon à manger et séduisant à voir ». Cet arbre est jugé « désirable pour acquérir le discernement » entre « le bien et le mal » au-dehors de la conscience, c’est-à-dire dans le MONDE objectif.

Le choix de la conscience extravertie

Mais pourquoi l’extériorité aurait-elle été décrétée zone interdite par le Créateur ?

Alors que Dieu est présent dans l’Éden intérieur de sa créature où il alimente de grâces et de privilèges divins le développement de la nature humaine, à l’extérieur, anges et démons livrent un combat à finir pour la suprématie. L’extériorité, c’est ce qui reste à Lucifer, après sa chute, comme base pour tenter de se constituer un empire contre Dieu.

C’est là que le Tentateur attend l’humanité dont la conscience introvertie échappe à son contrôle. Il soupçonne le Créateur de vouloir l’évincer de la structure universelle par cette nouvelle créature rationnelle et libre. Mais il n’a pas encore joué sa dernière carte. La partie de poker entre lui et Dieu ne fait que commencer. Et l’enjeu nouveau qui se présente, c’est rien de moins que l’humanité de tous les temps de l’Histoire.

Le Tentateur s’adresse donc à l’être humain par le seul biais auquel il a accès. Celui des sens que l’humanité détient du règne animal et sur lequel « le plus rusé de tous les animaux des champs que Yahvé Dieu avait faits » (3, 1) exerce son pouvoir. Il parvient à séduire l’homme et la femme en leur faisant accroire que s’ils décident de sortir d’eux-mêmes pour s’approprier le MONDE extérieur, ils jouiront d’une liberté et d’une autonomie telles qu’ils seront « comme des dieux qui connaissent le bien et le mal » (3, 5). Ils pourront alors expérimenter et décider par et pour eux-mêmes de ce qui leur convient de vivre et de construire sans devoir se faire imposer quoi que ce soit de l’intérieur par le Créateur.

Mais il y a un hic ! Ils ne peuvent sortir d’eux-mêmes sans tourner le dos à Dieu. Car ils doivent s’arracher de leur intériorité pour ne pas entendre la voix divine qui leur signale le danger en leur interdisant, en somme, d’opter pour un développement de leur nature sur la base des seules valeurs de la matérialité extérieure.

Et c’est ainsi qu’en effectuant ce déracinement en dépit de l’interdit, le premier couple s’est retrouvé dans le contexte brutal que le Créateur voulait précisément leur éviter. L’homme et la femme y ont découvert un MONDE inhospitalier, plein d’aspérités et d’embûches, traversé par la déchéance démoniaque et éventuellement pollué par les péchés des humains. Ils inaugureront ainsi, au détriment de la CONSCIENCE SPIRITUELLE dont ils avaient une si heureuse jouissance, la CONSCIENCE MONDAINE (dans tous les sens de l’épithète, incluant surtout “l’esprit mondain”) du RÉEL.

En s’extirpant ainsi de leur vie intérieure, ils donnaient leur aval au Chef des esprits destructeurs, ce qui lui permettait d’étendre son influence pernicieuse non plus seulement sur la matière et les organismes vivants inférieurs dénudés de raison mais jusque dans la vie morale et sociale de l’humanité. L’assassinat d’Abel par Caïn, qui fait immédiatement suite à l’extroversion de la conscience, est le premier produit amer du champ de bataille dans lequel se déroulera désormais l’évolution humaine. Dans cette aire de violence engendrant guerres et crimes de toutes sortes, aire de régression du rationnel au sensoriel, l’humanité devra désormais construire son MONDE contre nature sous le contrôle luciférien des convoitises du pouvoir, de l’argent et des plaisirs désordonnés.

La chute de la conscience

Ce que la tradition a décrit comme une “chute” peut donc s’interpréter comme la “mutation” d’une conscience introvertie en une conscience extrovertie. Le “péché ” ne réside pas tant dans le passage de l’une à l’autre que du  fait que l’extériorisation se réalise au détriment de l’intériorisation, donc en opposition à la Volonté divine et sous la férule du démon.

Dans un prochain article, nous verrons que la création de l’humanité n’a toutefois pas été définitivement mise en échec par la décision fautive du premier couple de l’humanité. Le projet divin se poursuivra. La nature humaine, appelée à se développer graduellement dans l’Histoire vers son achèvement, s’épanouira malgré tout, mais autrement. L’option de l’extériorité de la conscience, prise au départ de l’humanité, fera qu’elle aura une inclination quasi irrésistible à se construire sur la base de la matérialité plutôt que sur le développement de l’esprit, sur la quête de l’AVOIR plutôt que l’intensification de l’ÊTRE.

On doit pourtant s’empresser de souligner que ce choix n’est ni absolu ni définitif. La rupture de l’humanité avec son Créateur ne sera pas aussi radicale que ce que les concepts traditionnels pessimistes ont laissé entendre, influencés qu’ils étaient par la culture, certes admirable, de la Grèce antique.

À suivre

[1] « Le Verbe était la lumière véritable qui éclaire tout homme… » (Jn 1,9).

[2]Dans mon ouvrage L’évolution de l’Alpha à l’Oméga (disponible en format papier et numérique à http://www.ac3m.org/?page_id=6174), j’identifie deux lois qui régissent l’évolution de la substance vivante : la “loi d’adaptation” permettant aux espèces de s’ajuster aux conditions changeantes de l’environnement terrestre et la “loi du dépassement” incitant les organismes à s’élever au-dessus des conditions éprouvantes dues à la matérialité.

[3] Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie (Gn 2, 18). La réflexion divine faisant suite à la création de l’homme laisse entendre que la nature humaine est incomplète et a été lancée au départ sur une route d’évolution vers un achèvement. L’aide dont l’être humain a besoin ne se trouve pas au niveau inférieur des animaux mais est tirée de son “côté”, c’est-à-dire de sa propre structure vitale, soit de sa nature. Ce qui est à bâtir par le genre humain, c’est l’humanisation, depuis l’état primitif jusqu’à « l’image et la ressemblance de Dieu ».

[4]  L’insensibilité à la douleur dans l’état d’extase et le fait que les fakirs hindous parviennent à l’impassibilité par une pratique de concentration de l’esprit démontrent la plausibilité de cette hypothèse.

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