« Aidez-nous à éviter une guerre civile »
Mark von Reidemann, AED International/Adaptation Amanda Griffin, AED Canada
Les chefs des Églises chrétiennes d’Irak ont lancé un appel à l’Union européenne (UE) d’aider leur pays à éviter une guerre civile qui menacerait l’avenir de l’Irak et de leurs minorités « très fragiles ». Les chefs d’États des pays membres de l’Union européenne débattront le 16 juillet de leur politique commune concernant la crise en Irak.
Interview avec le Patriarche Louis Raphaël 1er Sako, menée par Oliver Maksan, collaborateur de l’œuvre internationale de bienfaisance catholique Aide à l’Église en Détresse (AED) au Proche-Orient, consacrée à la situation actuelle en Irak. L’entretien a été réalisé le samedi 28 juin 2014 à Ankawa, près d’Erbil.
« C’est l’heure la plus sombre de l’Irak »
Avez-vous l’espoir que l’État irakien perdure sous la forme actuelle ?
Non. Peut-être qu’il existera une unité symbolique et que le nom de l’Irak perdurera, mais de fait, nous serons en présence de trois zones indépendantes avec leurs propres budgets et leurs propres armées.
Quelles sont les conséquences de cette désintégration de l’État pour les chrétiens d’Irak ?
« C’est là toute la question qui se pose. Franchement, à l’heure actuelle, nous autres évêques sommes quelque peu perplexes. Ce sera peut-être au Kurdistan que pourrait se dessiner un avenir. De fait, de nombreux chrétiens y vivent déjà, mais il y en a encore beaucoup à Bagdad et certains vivent aussi à Basra, dans le sud chiite. Nous devons attendre de voir comment la situation évoluera. »
Le synode de l’Église chaldéenne s’est achevé vendredi à Erbil. Avez-vous décidé de mesures à adopter face à la crise des chrétiens réfugiés ayant fui les régions occupées ou menacées par l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) ?
« Nous nous sommes intensivement penchés sur cette question. Nous avons aussi instauré une commission composée de cinq évêques originaires des régions concernées, chargée de s’occuper des premiers secours pour les réfugiés. Le consul américain et le consul français nous ont rejoints ici pour nous aider et développer une vision d’avenir, mais l’évolution est toujours en cours. Comme les autres évêques, je suis d’avis que la situation va empirer. L’Irak est actuellement fragmenté en trois zones, respectivement sunnite, kurde et chiite. De toute manière, les Kurdes bénéficient déjà de l’autonomie, les chiites quasiment aussi. À présent, c’est au tour des sunnites. L’Irak sera donc divisé. S’il en est ainsi, il est préférable de se réunir et de trouver un consensus pour éviter de nouveaux combats et pertes de vie humaines. »
Est-ce l’heure la plus sombre pour la chrétienté irakienne ?
« C’est l’heure la plus sombre pour tous. Les chrétiens ne sont pas persécutés. Parmi les réfugiés, il y a beaucoup plus de musulmans qui ont fui Mossoul et les environs. Mais ce qui nous inquiète énormément, c’est que l’émigration des chrétiens quittant l’Irak s’accroîtra. Lors de mon récent séjour en Turquie, dix familles chrétiennes originaires de Mossoul venaient juste d’arriver là et en une seule semaine, vingt familles ont quitté Alqosh, une localité majoritairement chrétienne non loin de Mossoul. C’est extrêmement préoccupant. Nous perdons notre communauté. Si la vie chrétienne en Irak s’arrête d’exister, notre histoire sera interrompue. Notre identité est menacée. »
Les pays occidentaux doivent-ils accorder des visas aux chrétiens irakiens ou non ?
« Ce qui est tragique, c’est que les familles sont séparées. Beaucoup vivent déjà en Occident. Les enfants demandent sans cesse aux parents pourquoi ceux-ci restent toujours au pays et ne les rejoignent pas. On ne peut pas stopper cette tendance. »
Il n’y a donc aucun espoir ?
« Peut-être que les plus âgés reviendront dès que la situation se stabilisera. Mais les jeunes resteront à l’étranger. Dans dix ans, il restera peut-être 50 000 chrétiens en Irak. Avant 2003, nous étions environ 1,2 million. En l’espace de dix ans, le nombre a chuté à quelque 400 000 à 500 000 fidèles. Nous ne disposons cependant pas de chiffres exacts. »
Que pouvons-nous faire, nous autres chrétiens d’Occident ?
« Les chrétiens d’Occident sont très faibles. Il y existe de bons chrétiens qui nous soutiennent à travers leurs prières et aussi matériellement, mais leur influence est minime. Globalement, l’Occident n’entreprend rien du tout. Nous sommes très déçus. Ils ne font que regarder avec indifférence ce qui se passe. Le football les intéresse beaucoup plus que la situation ici ou en Syrie. La politique occidentale ne poursuit que des intérêts économiques. La communauté internationale devrait faire pression sur les politiciens irakiens afin qu’ils trouvent une solution politique et constituent un gouvernement de l’unité nationale. »
Qu’est-ce que l’Aide à l’Église en Détresse pourrait faire pour les chrétiens en Irak ?
« Priez pour nous. À l’avenir, nous aurons aussi besoin d’aide pour créer une infrastructure chrétienne dès que la situation se sera stabilisée. Nous aurons besoin de nouvelles maisons, il faudra reconstruire les usines et l’agriculture. Les localités chrétiennes restantes devront être modernisées. Pour réaliser tout cela, nous dépendons de l’aide extérieure. »
En votre qualité de personnalité tierce non impliquée, pourriez-vous endosser le rôle de médiateur dans la situation actuelle ? Du temps où vous étiez encore archevêque de la ville de Kirkuk, que se disputaient Arabes et Kurdes, votre porte était aussi ouverte à tous les partis.
« J’ai continué dans cette lancée à Bagdad, car c’est là que se trouvent tous les décideurs essentiels. J’ai notamment rendu visite au président du Parlement, mais maintenant, cette époque est révolue. La scission s’est considérablement aggravée. Comment pourrais-je aller à Falloujah, dans la province sunnite d’Al-Anbar ? Le problème réside dans le fait que les sunnites n’ont pas de véritable chef à Bagdad, habilité à s’exprimer en leur nom. »
Croyez-vous que la majorité des sunnites arabes soutienne EIIL ?
« Oui. De toute évidence. Ils ne partagent pas nécessairement leur idéologie, mais ils soutiennent l’objectif politique visant un changement de régime et la fondation de leur propre État. L’État islamique en Irak et au Levant veut fonder un État islamique avec des puits de pétrole pour islamiser le monde. »
Y a-t-il aussi un danger pour l’Occident ?
« Je pense que c’est un danger pour tout le monde. »
Des voix s’élèvent pour réclamer une intervention des États-Unis dans le but de stopper l’avancée d’EIIL. Qu’en pensez-vous ?
« Non, je vois les choses autrement. Les Américains sont venus ici et ils ont commis beaucoup d’erreurs. C’est à cause d’eux que la situation se présente telle qu’elle est aujourd’hui. Pourquoi remplacer un régime par une situation pire encore ? C’est ce qui est arrivé après 2003. Les Américains ont destitué un dictateur, mais sous Saddam Hussein, avant, nous avions au moins la sécurité et du travail. Et qu’avons-nous maintenant ? La confusion, l’anarchie et le chaos. C’est aussi ce qui est advenu en Libye et en Syrie. Si l’on veut que la situation change ici, alors il faut éduquer les gens dans les établissements scolaires, médias et mosquées, les former à la liberté, la démocratie et à la construction de leur propre pays. Une démocratie calquée sur le modèle occidental est impossible à mettre en œuvre ici. Sous le régime politique précédent, avant 2003, nous n’avions pas de problèmes confessionnels. Nous étions tous Irakiens. Aujourd’hui, il est question de sunnites, de chiites, de chrétiens, d’Arabes et de Kurdes. »
Mais n’était-ce pas ainsi parce que Saddam Hussein maintenait les différents groupes d’une poigne de fer ?
« Peut-être que dans le contexte actuel, nous avons besoin au Proche-Orient d’un leader fort, mais qui serait simultanément juste et n’œuvrerait pas seulement dans l’intérêt de sa famille ou de sa tribu. »
Pour le moment, il ne se profile aucun leader aussi fort. Entrevoyez-vous malgré tout une chance d’empêcher la désintégration de l’Irak et de trouver une solution politique ?
« Cette possibilité existera dès l’instant où l’Occident et nos voisins tels que l’Iran, la Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite le voudront. »









