{"id":8992,"date":"2015-10-04T15:03:02","date_gmt":"2015-10-04T19:03:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ac3m.org\/?p=8992"},"modified":"2015-10-06T13:21:00","modified_gmt":"2015-10-06T17:21:00","slug":"comprendre-les-ambitions-de-larabie-saoudite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ac3m.org\/?p=8992","title":{"rendered":"Comprendre les ambitions de l\u2019Arabie saoudite"},"content":{"rendered":"<h6 class=\"entry-subtitle\"><span style=\"color: #003366;\">Egypte, Syrie, Irak, Liban, Y\u00e9men&#8230; analyse de la g\u00e9opolitique moyen-orientale du royaume saoudien entre soutien inconditionnel et d\u00e9stabilisation.<\/span><\/h6>\n<div class=\"author-archive-link\"><em><span class=\"author vcard\"> par Olivier Hanne <\/span><\/em><\/div>\n<div class=\"author-archive-link\"><span style=\"color: #800000;\"><strong>Au-del\u00e0 des enjeux \u00e9conomiques et diplomatiques, le positionnement saoudien doit d\u2019abord \u00eatre compris selon l\u2019angle doctrinal. Au xviii<sup>e<\/sup>\u202fsi\u00e8cle, Muhammad ibn \u2018Abd al-Wahh\u00e2b (mort en 1792) constitua dans la r\u00e9gion d\u00e9sertique du Nedjd un micro-\u00c9tat professant le wahhabisme. Ce courant sunnite, dogmatique et litt\u00e9raliste, se fait le champion du <em>tawh\u00eed<\/em>, l\u2019unicit\u00e9 divine, en combattant activement toute trace de <em>shirk\u2009<\/em>: les pratiques innovantes dans la religion et la soci\u00e9t\u00e9, sans rapport avec celles du temps du proph\u00e8te. La\u202fMecque du VII<sup>e<\/sup>\u202fsi\u00e8cle est l\u2019unique mod\u00e8le politique. Tous les trait\u00e9s \u00e9crits apr\u00e8s cette p\u00e9riode sont des innovations bl\u00e2mables (la <em>bid\u2018a<\/em>). Pour lutter contre le <em>shirk<\/em>, il faut redresser les musulmans et vaincre le vice, par la force si besoin, ce qui n\u00e9cessite un bras s\u00e9culier et donc une monarchie<\/strong><\/span>.<\/div>\n<div class=\"author-archive-link\">\n<div id=\"attachment_8993\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/www.ac3m.org\/wp-content\/uploads\/2015\/10\/arabie.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-8993\" class=\"size-medium wp-image-8993\" src=\"https:\/\/www.ac3m.org\/wp-content\/uploads\/2015\/10\/arabie-300x200.jpg\" alt=\"Al-Daryiah Mayor, Prince Ahmed bin Abdullah bin Abdul Rahman (C) regarde dle pr\u00e9sident fran\u00e7ais, Francois Hollande \u00e0 qui l'on offre un panier de dates durant une visite \u00e0 al-Daryiah, un site historique en banlieu de Riyadh. AFP PHOTO \/ POOL \/ CHRISTOPHE ENA\" width=\"300\" height=\"200\" srcset=\"https:\/\/www.ac3m.org\/wp-content\/uploads\/2015\/10\/arabie-300x200.jpg 300w, https:\/\/www.ac3m.org\/wp-content\/uploads\/2015\/10\/arabie-700x466.jpg 700w, https:\/\/www.ac3m.org\/wp-content\/uploads\/2015\/10\/arabie.jpg 900w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-8993\" class=\"wp-caption-text\">Al-Daryiah Mayor, Prince Ahmed bin Abdullah bin Abdul Rahman (C) regarde dle pr\u00e9sident fran\u00e7ais, Francois Hollande \u00e0 qui l&rsquo;on offre un panier de dates durant une visite \u00e0 al-Daryiah, un site historique en banlieu de Riyadh. AFP PHOTO \/ POOL \/ CHRISTOPHE ENA<\/p><\/div>\n<\/div>\n<div class=\"author-publish-date\">\u00a0<span style=\"color: #003366;\"><strong>Le wahhabisme au fondement de la politique saoudienne<\/strong><\/span>\u00c0 partir de 1902, le prince arabe Ibn S\u00e9oud cr\u00e9a lui aussi un \u00c9tat wahhabite qu\u2019il \u00e9tendit jusqu\u2019\u00e0 conqu\u00e9rir le Hedj\u00e2z avec M\u00e9dine et La\u202fMecque en 1925 apr\u00e8s avoir renvers\u00e9 l\u2019\u00e9mir Hussein ibn \u2018Al\u00ee. Contr\u00f4lant les villes saintes, il instaura la r\u00e9forme wahhabite dans la p\u00e9ninsule tout en tirant profit des revenus p\u00e9troliers dont il confia l\u2019exploitation aux compagnies am\u00e9ricaines. Avec les \u00e9normes fonds d\u00e9gag\u00e9s, sa famille tentaculaire (les princes saoudiens d\u00e9passent le millier d\u2019individus) put soutenir l\u2019islamisme mondial. Les coutumes saoudiennes sont devenues omnipr\u00e9sentes en terre d\u2019islam (tunique blanche, barbe fournie et taill\u00e9e, niqab noir pour les femmes\u2026).<\/p>\n<p>Mais le mod\u00e8le wahhabite est loin d\u2019\u00eatre une norme universellement accept\u00e9e. Parce qu\u2019il est sunnite, il est bien s\u00fbr rejet\u00e9 par les chiites, mais aussi chez nombre de salafistes. En effet, le wahhabisme est indissociable du syst\u00e8me monarchique, profond\u00e9ment anti-d\u00e9mocratique, alors que les courants salafistes \u2013 comme les Fr\u00e8res musulmans d\u2019\u00c9gypte ou les hommes de Daech \u2013 sont tous acquis \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9galit\u00e9 entre musulmans et \u00e0 un certain partage du pouvoir. De plus, le royaume saoudien a, d\u00e8s sa naissance, accept\u00e9 l\u2019alliance avec les \u00c9tats-Unis, or ce r\u00e9alisme politique est jug\u00e9 comme une trahison.<\/p>\n<h4><span style=\"color: #003366;\">La crainte du chiisme<\/span><\/h4>\n<p>En raison de son sunnisme intransigeant, la strat\u00e9gie de l\u2019Arabie Saoudite au Moyen-Orient suit un imp\u00e9ratif absolu auquel tout le reste est subordonn\u00e9\u00a0: la menace chiite, particuli\u00e8rement incarn\u00e9e par l\u2019Iran. Jouant sur son wahhabisme autant que T\u00e9h\u00e9ran le fait avec son chiisme, Riyad voit dans l\u2019Iran l\u2019ennemi absolu de l\u2019islam.<\/p>\n<p>Depuis les ann\u00e9es 1970, une multitude d\u2019\u00e9v\u00e9nements ont alert\u00e9 Riyad sur un possible sursaut des chiites dans la r\u00e9gion, alors qu\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 largement marginalis\u00e9s partout o\u00f9 on les trouvait. En 1970, Hafez al-Assad prit le pouvoir en Syrie par un coup d\u2019\u00c9tat, soutenu par le parti la\u00efciste Baas. Originaire de la minorit\u00e9 alaouite (15\u00a0% des Syriens), le nouveau dictateur, auquel succ\u00e9da son fils Bachar en 2000, gouvernait avec l\u2019appui des autres minorit\u00e9s, notamment chiites et chr\u00e9tiennes, contre la majorit\u00e9 sunnite (72\u00a0%).<\/p>\n<p>En 1979, la R\u00e9volution iranienne porta \u00e0 la direction du pays le chiisme politique de l\u2019Ayatollah Khomeiny. L\u2019Iran devint dans tout le monde musulman, m\u00eame sunnite, le mod\u00e8le de la r\u00e9volution islamiste accomplie, capable de faire bloc contre un dictateur arm\u00e9 par l\u2019Occident, Saddam Hussein, durant la terrible guerre Iran-Irak (1980-1988). L\u2019Arabie Saoudite, alli\u00e9e depuis les ann\u00e9es 1930 aux \u00c9tats-Unis pour l\u2019exploitation p\u00e9troli\u00e8re et sa protection militaire, perdit le prestige qu\u2019elle avait acquis comme unique paradigme politique islamiste du Moyen-Orient.<\/p>\n<p>Enfin, la guerre d\u2019Irak lanc\u00e9e par les \u00c9tats-Unis en 2003 aboutit \u00e0 un troisi\u00e8me sursaut chiite\u00a0: le contr\u00f4le de l\u2019Irak. D\u00e9but\u00e9e en mars 2003, l\u2019intervention des \u00c9tats-Unis et du Royaume-Uni en Irak atteint Bagdad en trois semaines. Rencontrant l\u2019opposition frontale des sunnites qu\u2019ils viennent d\u2019\u00e9carter du pouvoir, les \u00c9tats-Unis s\u2019appuient \u00e0 partir de 2005 sur les chiites majoritaires, et notamment sur le Premier Ministre Nouri al-Maliki. Les sunnites d\u00e9sertent massivement les \u00e9lections, pr\u00e9parant ainsi leur marginalisation et leur ressentiment pour les dix ann\u00e9es suivantes. L\u2019ex\u00e9cution en d\u00e9cembre 2006 du sunnite Saddam Hussein, apr\u00e8s un proc\u00e8s b\u00e2cl\u00e9, ne fait que renforcer leur haine du gouvernement central, peupl\u00e9 de chiites ralli\u00e9s \u00e0 l\u2019arm\u00e9e d\u2019occupation.<\/p>\n<p>L\u2019explosion de la Syrie en 2011 et l\u2019essor de l\u2019\u00c9tat islamique (Daech) en 2013-2015 pouss\u00e8rent Bachar al-Assad \u00e0 renforcer ses liens avec toutes les autorit\u00e9s chiites de la r\u00e9gion\u00a0: le Hezbollah libanais, le gouvernement irakien de Bagdad, la R\u00e9publique islamiste d\u2019Iran, autant de pouvoirs hostiles au wahhabisme et au soutien saoudien envers les mouvements identitaires sunnites. Entre 2011 et 2015, une multitude de soul\u00e8vements locaux, en Arabie Saoudite, au Kowe\u00eft, au Bahre\u00efn et au Y\u00e9men, manifesta le d\u00e9sir des chiites d\u2019obtenir une reconnaissance religieuse face \u00e0 des dynasties sunnites et oppressives. Ainsi, en quarante ans, l\u2019ensemble du Moyen-Orient fut touch\u00e9 par une renaissance politique chiite, totalement in\u00e9dite depuis le Moyen \u00c2ge, et qui avait valeur de revanche historique.<\/p>\n<h4><span style=\"color: #003366;\">Au service du rigorisme au Moyen-Orient<\/span><\/h4>\n<p>Face \u00e0 cette crainte th\u00e9ologico-politique d\u2019une victoire du chiisme, le roi Abdallah d\u2019Arabie Saoudite (2002-2015) a jou\u00e9 la carte du salafisme politique en Syrie et en Irak pour mieux contrer le rapprochement \u00e9labor\u00e9 depuis 2003 entre l\u2019Iran, l\u2019Irak d\u2019al-Maliki et la Syrie de Bachar al-Assad, r\u00e9seau nou\u00e9 avec la complicit\u00e9 tacite de la Russie, voire de la Chine. Dans cet affrontement, l\u2019Arabie Saoudite a \u00e9t\u00e9 soutenue par la Turquie, Isra\u00ebl et les pays salafistes du Golfe, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019ensemble du bloc ralli\u00e9 aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p>Lorsque la r\u00e9volte s\u2019est lev\u00e9e contre la dictature d\u2019al-Assad en Syrie, \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e 2011, les Saoudiens ont aussit\u00f4t soutenu les rebelles en fournissant de l\u2019argent. \u00c0 l\u2019initiative du roi Abdallah et du Qatar, d\u00e8s 2012, l\u2019Arm\u00e9e syrienne libre (ASL) profita du soutien de la Ligue arabe et des principaux pays occidentaux qui accept\u00e8rent d\u2019armer les rebelles. Ces liens facilit\u00e8rent l\u2019arriv\u00e9e sur place de nombreux candidats au djih\u00e2d, d\u2019origine \u00e9trang\u00e8re\u2009: des Alg\u00e9riens, des Libyens, mais aussi des Europ\u00e9ens issus de l\u2019immigration. L\u2019ASL fut rapidement d\u00e9bord\u00e9e par d\u2019innombrables groupuscules sunnites dont le projet n\u2019\u00e9tait pas seulement l\u2019\u00e9viction du pr\u00e9sident syrien, mais l\u2019installation d\u2019un islamisme sans concession. Les Saoudiens n\u2019h\u00e9sit\u00e8rent pas \u00e0 financer tout le monde, dont le <em>Front islamique<\/em>, groupe particuli\u00e8rement nombreux. Les agences d\u2019information proches d\u2019al-Assad, comme l\u2019IRIB iranienne, ou les officines du Hezbollah, assurent que les Saoudiens ont cr\u00e9\u00e9 de toutes pi\u00e8ces l\u2019\u00c9tat islamique en coordination avec les \u00c9tats-Unis pour garantir leurs int\u00e9r\u00eats p\u00e9troliers et briser le \u00ab\u2009front du refus\u2009\u00bb \u00e0 l\u2019Occident (Syrie, Iran, Hamas, Hezbollah). En Irak, la grande tribu arabe des Shammar s\u2019est mobilis\u00e9e pour aider \u00e0 financer le djihadisme en utilisant notamment ses liens de sang avec les Shammar d\u2019Arabie Saoudite.<\/p>\n<h4><span style=\"color: #003366;\">Les Saoudiens engag\u00e9s contre Daech<\/span><\/h4>\n<p>Pourtant, \u00e0 partir de 2014 et les victoires incontr\u00f4lables de Daech en Syrie et en Irak, le royaume saoudien se sent brutalement menac\u00e9, car l\u2019EI est hostile \u00e0 l\u2019imp\u00e9rialisme am\u00e9ricain et \u00e0 la dynastie des S\u00e9oud, consid\u00e9r\u00e9e comme corrompue. Un courant populaire favorable au \u00ab\u00a0calife\u00a0\u00bb al-Baghd\u00e2d\u00ee a \u00e9t\u00e9 rep\u00e9r\u00e9 dans le royaume, 135 partisans arr\u00eat\u00e9s, et l\u2019on parle m\u00eame d\u2019officiers de l\u2019arm\u00e9e de l\u2019air. La branche saoudienne et y\u00e9m\u00e9nite d\u2019al-Qa\u00efda, AQPA(<em>Al-Qa\u00efda dans la P\u00e9ninsule arabique<\/em>), conna\u00eet elle aussi un regain de pugnacit\u00e9 et lance des attaques dans des mosqu\u00e9es du pays, bient\u00f4t concurrenc\u00e9e par des attentats foment\u00e9s par des fid\u00e8les de l\u2019EI. L\u2019Arabie Saoudite devient le terrain de jeu des salafistes les plus enrag\u00e9s.<\/p>\n<p>Sur le plan militaire, \u00e0 terme, si Daech devait perdurer, il ne pourrait plus s\u2019\u00e9tendre vers les terres chiites ni turques, en raison de la puissance militaire de l\u2019Iran et d\u2019Ankara. En revanche, le nord de l\u2019Arabie Saoudite pourrait constituer un r\u00e9servoir de conqu\u00eates. Le pays a donc mass\u00e9 30\u2009000 hommes au nord et vient d\u2019achever l\u2019installation d\u2019un vaste mur de protection de 900\u202fkm sur sa fronti\u00e8re avec l\u2019Irak.<\/p>\n<p>La nature du wahhabisme et les choix de la monarchie expliquent les antagonismes avec l\u2019\u00c9tat islamique. Ce sont deux islamismes \u00e9tatiques radicalement diff\u00e9rents. Tant que Daech n\u2019\u00e9tait qu\u2019une branche indistincte du salafisme syrien qui luttait contre Bachar al-Assad, l\u2019Arabie Saoudite pouvait le financer sans crainte, d\u2019autant que le pays en avait re\u00e7u l\u2019autorisation de l\u2019ONU et de l\u2019Occident. Mais d\u00e9sormais al-Baghd\u00e2d\u00ee n\u2019est plus un sous-traitant et conteste l\u2019autorit\u00e9 religieuse saoudienne. \u00c0 long terme, il voudra \u00e9videmment \u00ab\u2009lib\u00e9rer\u2009\u00bb M\u00e9dine et La\u202fMecque.<\/p>\n<p>Face au danger, le 11 septembre, les \u00c9tats-Unis annoncent \u00e0 Djeddah, en Arabie Saoudite, la constitution d\u2019une coalition de 25 pays contre Daech.<\/p>\n<h4><span style=\"color: #003366;\">La ti\u00e9deur<\/span><\/h4>\n<p>Mais l\u2019opposition de Riyad n\u2019est pas aussi ferme qu\u2019il n\u2019y para\u00eet. Son engagement aux c\u00f4t\u00e9s des \u00c9tats-Unis lui permet surtout de r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019accusation de plus en plus \u00e9tay\u00e9e d\u2019alimenter les r\u00e9seaux d\u2019al-Qa\u00efda. Les promesses de participation de Riyad \u00e0 la coalition internationale concernent surtout les domaines humanitaire et logistique\u2009: le royaume fournira des fonds pour les r\u00e9fugi\u00e9s et pr\u00eatera ses bases a\u00e9riennes et navales, mais pas de troupes ni aucun mat\u00e9riel militaire. La monarchie pr\u00e9f\u00e8re s\u2019occuper de la partie humanitaire, c\u2019est-\u00e0-dire la moins co\u00fbteuse et la plus prestigieuse aupr\u00e8s des populations. Quant \u00e0 la population saoudienne, elle ne manifeste pas d\u2019hostilit\u00e9 marqu\u00e9e envers Daech. La solution imparfaite choisie par Obama d\u00e8s l\u2019\u00e9t\u00e9 2014 entra\u00eene la puissance am\u00e9ricaine \u00e0 combattre l\u2019\u00c9tat islamique aux c\u00f4t\u00e9s des wahhabites saoudiens, voire avec les membres les moins compromis d\u2019al-Qa\u00efda\u2009: jouer un islamisme contre un autre.<\/p>\n<p>Riyad profite en outre de la d\u00e9sorganisation de la production p\u00e9troli\u00e8re irakienne. Un apaisement rapide de la crise en Syrie-Irak risquerait de relancer la concurrence p\u00e9troli\u00e8re et accentuer l\u2019effondrement des prix du baril. La seule menace p\u00e9renne pour la monarchie saoudienne n\u2019est pas tant l\u2019\u00c9tat islamique \u2013 car elle compte sur l\u2019appui des \u00c9tats-Unis pour se d\u00e9fendre \u2013 que l\u2019Iran chiite, ennemi de toujours. Avec ses 80\u202fmillions d\u2019habitants, son arm\u00e9e milicienne et sa pr\u00e9sence au nord du Golfe persique, l\u2019Iran est sa v\u00e9ritable obsession. C\u2019est contre T\u00e9h\u00e9ran que l\u2019Arabie Saoudite avait subventionn\u00e9 Saddam Hussein pendant la guerre de 1980-1988. D\u2019ailleurs, suite \u00e0 la rencontre internationale de Djeddah, le 11\u202fseptembre 2014, Riyad a sugg\u00e9r\u00e9 d\u2019entra\u00eener sur son sol les soldats de l\u2019opposition syrienne pr\u00eats \u00e0 se battre contre l\u2019EI et Bachar al-Assad. Cette proposition r\u00e9v\u00e8le bien les ambigu\u00eft\u00e9s saoudiennes qui souhaite \u00e9largir la coalition contre al-Baghd\u00e2d\u00ee \u00e0 une lutte contre al-Assad.<\/p>\n<p>Cependant, les Saoudiens \u00e9tant des pragmatiques, si la menace de Daech devenait trop pressante, ils se rangeraient pleinement dans la lutte. Sachant que leur arm\u00e9e est trop r\u00e9duite, ils confieraient les op\u00e9rations aux \u00c9tats-Unis et s\u2019occuperaient de la \u00ab\u2009diplomatie du ch\u00e9quier\u2009\u00bb comme ils sont habitu\u00e9s \u00e0 le faire.<\/p>\n<h4><span style=\"color: #003366;\">Exemple du jeu saoudien\u00a0: le Liban<\/span><\/h4>\n<p>Par le contrat dit \u00ab\u00a0Donas\u00a0\u00bb, n\u00e9goci\u00e9 en 2013, France s\u2019\u00e9tait engag\u00e9e \u00e0 livrer des armes au Liban pour un total de 3 milliards de dollars vers\u00e9s par l\u2019Arabie Saoudite. La monarchie esp\u00e9rait ainsi faire contrepoids \u00e0 l\u2019influence de l\u2019Iran dans le pays des c\u00e8dres, notamment contre le Hezbollah, soutenu par T\u00e9h\u00e9ran. L\u2019Arabie Saoudite esp\u00e9rait aussi promouvoir le vaste mouvement de contestation anti-syrienne (\u00ab\u00a0Alliance du 14-mars\u00a0\u00bb), et affermir ses principaux alli\u00e9s dans le syst\u00e8me politique libanais, notamment le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, Michel Sleimane, et la famille Hariri. Saad Hariri, fils du d\u00e9funt Premier Ministre Rafic Hariri, est un sunnite, actif partisan de l\u2019alliance avec Riyad, de sorte qu\u2019il a jou\u00e9 un r\u00f4le direct dans la n\u00e9gociation du contrat Donas, et profite m\u00eame de la double nationalit\u00e9, libanaise et saoudienne. Une partie des \u00e9lites chr\u00e9tiennes se sont elles aussi ralli\u00e9es \u00e0 l\u2019alliance saoudienne\u00a0: les Forces libanaises de Samir Geagea (qui a rencontr\u00e9 le roi Salman d\u2019arabie en juillet 2015), les Kata\u00ebb d\u2019Amine G\u00e9mayel.<\/p>\n<p>Mais les pressions subies par le Liban en raison des r\u00e9fugi\u00e9s (plus d\u2019un million dans le pays), des attaques de Daech et du client\u00e9lisme de la classe politique a fragilis\u00e9 le triomphe saoudien dans la petite r\u00e9publique. Une puissante contestation anti-saoudienne et pro-syrienne s\u2019est constitu\u00e9e autour d\u2019un duo \u00e9tonnant m\u00ealant le Hezbollah et le g\u00e9n\u00e9ral Aoun, qui tente de placer sa famille dans l\u2019appareil militaire, notamment son gendre, le populaire g\u00e9n\u00e9ral Roukoz. L\u2019Arabie Saoudite pourrait craindre qu\u2019une arm\u00e9e command\u00e9e par un proche du g\u00e9n\u00e9ral Aoun n\u2019ait la tentation de coop\u00e9rer directement avec les militants du Hezbollah.<\/p>\n<p>Le Liban est donc paralys\u00e9 politiquement en raison de cette fracture en deux camps hostiles. Le bras de fer saoudo-iranien a donc \u00e9t\u00e9 transpos\u00e9 tel quel au Liban, emp\u00eachant l\u2019\u00e9lection du nouveau pr\u00e9sident de la R\u00e9publique. L\u2019intrusion saoudienne au Liban participe \u00e0 un climat d\u00e9l\u00e9t\u00e8re qui facilitera le jeu de Daech.<\/p>\n<h4><span style=\"color: #003366;\">La terreur au Y\u00e9men<\/span><\/h4>\n<p>Alors que les zaydites \u2013 une branche du chiisme \u2013 dominaient politiquement le Y\u00e9men du Nord depuis mille ans, ils craignirent de perdre leur ascendant politique face au dynamisme d\u2019al-Qa\u00efda et de l\u2019Arabie Saoudite voisine. Le pr\u00e9sident S\u00e2lih de son c\u00f4t\u00e9, en poste depuis 1978, se savait menac\u00e9 par les \u00c9tats-Unis qui voulaient d\u00e9mocratiser le r\u00e9gime \u00e0 la faveur du Printemps arabe. Il d\u00e9cida donc de soutenir la puissante milice zaydite des Houthis pour conserver le pouvoir face \u00e0 al-Qa\u00efda et Washington. Mais il fut \u00e9vinc\u00e9 en 2011 et remplac\u00e9 par Abd Rabo Mansour Hadi, un sunnite favorable \u00e0 l\u2019Arabie Saoudite. C\u2019\u00e9tait la victoire politique du projet am\u00e9ricano-saoudien. Les sunnites du Sud s\u2019empar\u00e8rent donc du gouvernement \u00e0 la place des zaydites. Aussit\u00f4t ceux-ci lanc\u00e8rent une r\u00e9volte qui leur permit de prendre Sanaa en mars 2015, la capitale se situant dans la zone zaydite.<\/p>\n<p>Le pays se d\u00e9chira. L\u2019ancien Y\u00e9men du Nord \u2013 majoritairement zaydite \u2013 passa enti\u00e8rement sous contr\u00f4le des Houthis. Le gouvernement sunnite se rapprocha de Riyad. Un courant s\u00e9cessionniste sunnite se constitua dans le Sud, d\u00e9sob\u00e9issant au gouvernement central, et la branche locale d\u2019Al-Qa\u00efda en profita pour s\u2019y isntaller sous le nom d\u2019<em>Al-Qa\u00efda dans la P\u00e9ninsule arabique <\/em>(AQPA). Les \u00c9tats-Unis, qui craignaient la pr\u00e9sence d\u2019AQPA, organisation contre laquelle ils multipli\u00e8rent les assassinats par drones, laiss\u00e8rent faire les Houthis dans l\u2019espoir qu\u2019ils briseraient le jihadisme. Mais l\u2019ann\u00e9e 2014 ayant vu le retour de l\u2019Iran sur la sc\u00e8ne internationale, les Am\u00e9ricains identifi\u00e8rent dans les Houthis une cinqui\u00e8me colonne chiite en Arabie, alors que les liens politiques et militaires entre zaydites et iraniens n\u2019\u00e9taient nullement av\u00e9r\u00e9s. Ils chang\u00e8rent brutalement leur fusil d\u2019\u00e9paule pour soutenir les salafistes et autoris\u00e8rent Riyad \u00e0 intervenir militairement au Y\u00e9men contre les Houthis.<\/p>\n<p>L\u2019aspect confessionnel du conflit est donc r\u00e9el mais beaucoup plus complexe que le manich\u00e9isme chiites \/ sunnites. Les deux camps en pr\u00e9sence ont eu pourtant tout int\u00e9r\u00eat depuis un an \u00e0 s\u2019identifier progressivement \u00e0 une confession reconnue de l\u2019islam, les Houthis au chiisme iranien, les Y\u00e9m\u00e9nites du Sud au sunnisme salfiste, les uns pour obtenir l\u2019aide de l\u2019Iran, les autres pour avoir celle de l\u2019Arabie Saoudite, d\u2019AQPA, voire de l\u2019\u00c9tat islamique. Mais si les m\u00e9dias iraniens se scandalisent du sort r\u00e9serv\u00e9 aux Houthis, ils ne pourront pas leur venir en aide en raison de l\u2019\u00e9loignement de ce th\u00e9\u00e2tre de guerre et parce que les houthis ne contr\u00f4lent aucun port o\u00f9 d\u00e9barquer des armes. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, les m\u00e9dias de Daech ont pris fait et cause pour la guerre faite contre les Houthis, tout comme les \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p>La monarchie saoudienne soutient donc depuis un an de vastes op\u00e9rations a\u00e9riennes visant \u00e0 briser l\u2019insurrection qui tient toujours la capitale Sanaa. Les populations civiles ont \u00e9t\u00e9 durement touch\u00e9es et les forces militaires anti-houthies ont fait preuve d\u2019exactions aussi terribles que celles de Bachar al-Assad en Syrie. Mais ici, le silence m\u00e9diatique est total.<\/p>\n<p>Un changement inqui\u00e9tant s\u2019est produit en septembre 2015, puisque la coalition arabe vient d\u2019annoncer l\u2019envoi de 10\u00a0000 hommes au Y\u00e9men, appuy\u00e9s par des h\u00e9licopt\u00e8res et des v\u00e9hicules blind\u00e9s. Le but est clairement l\u2019\u00e9crasement de l\u2019insurrection. Mais cet engagement saoudien interroge\u00a0: Pourquoi ces troupes et ce mat\u00e9riel \u2013 visiblement disponibles \u2013\u00a0n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9s depuis un an contre Daech\u00a0? Pourquoi l\u2019Arabie Saoudite tergiverse sur sa fronti\u00e8re Nord et s\u2019inqui\u00e8te au Sud\u00a0?<\/p>\n<p>Le changement de monarque en janvier 2015, apr\u00e8s la mort d\u2019Abdallah, remplac\u00e9 par son demi-fr\u00e8re Salmane, n\u2019a rien chang\u00e9 aux ambigu\u00eft\u00e9s saoudiennes. L\u2019Arabie Saoudite poursuit son jeu de puissance r\u00e9gionale, sous couvert de p\u00e9tro-dollars et de salafisme complaisant, forte de son alliance ind\u00e9fectible avec l\u2019Occident.<\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Egypte, Syrie, Irak, Liban, Y\u00e9men&#8230; analyse de la g\u00e9opolitique moyen-orientale du royaume saoudien entre soutien inconditionnel et d\u00e9stabilisation. par Olivier Hanne Au-del\u00e0 des enjeux \u00e9conomiques et diplomatiques, le positionnement saoudien doit d\u2019abord \u00eatre compris selon l\u2019angle doctrinal. 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