{"id":7990,"date":"2014-12-30T10:59:23","date_gmt":"2014-12-30T15:59:23","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ac3m.org\/?p=7990"},"modified":"2014-12-30T10:59:39","modified_gmt":"2014-12-30T15:59:39","slug":"les-philippines-archipel-asiatique-et-catholique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ac3m.org\/?p=7990","title":{"rendered":"Les Philippines, archipel asiatique et catholique"},"content":{"rendered":"<h6>Prochaine destination du pape<\/h6>\n<p><strong>Pierre de Charentenay, j\u00e9suite, r\u00e9dacteur \u00e0 la Civilta Cattolica<\/strong><\/p>\n<p><span style=\"color: #800000;\"><strong>Lorsque le pape Fran\u00e7ois atterrira \u00e0 Manille le 15 janvier prochain, nul doute que l\u2019accueil que lui r\u00e9servera la population sera immense. Troisi\u00e8me pape \u00e0 venir en visite dans l\u2019archipel, le pape Fran\u00e7ois y sera re\u00e7u pour ce qu\u2019il est, le Souverain Pontife d\u2019une \u00c9glise qui est partout aux Philippines. Sur place,\u00a0 <\/strong><strong>les habitants annoncent d\u00e9j\u00e0 que les foules qui se mobiliseront pour cette visite de quatre jours seront encore plus importantes que celles qui avaient accueilli le pape Jean-Paul II en janvier 1995 pour les X<sup>\u00e8mes<\/sup> journ\u00e9es mondiales de la jeunesse.<\/strong><\/span><\/p>\n<div class=\"documentTexte\">\n<div id=\"attachment_7991\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"https:\/\/www.ac3m.org\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/philippines.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-7991\" class=\"size-medium wp-image-7991\" src=\"https:\/\/www.ac3m.org\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/philippines-300x168.jpg\" alt=\"La foule des fid\u00e8les lors de la procession de la statue du 'Nazar\u00e9en noir' sur la place de l'\u00e9glise de Quiapo, \u00e0 Manille, le 9 janvier 2013 (photo DR).\" width=\"300\" height=\"168\" srcset=\"https:\/\/www.ac3m.org\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/philippines-300x168.jpg 300w, https:\/\/www.ac3m.org\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/philippines.jpg 640w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-7991\" class=\"wp-caption-text\">La foule des fid\u00e8les lors de la procession de la statue du &lsquo;Nazar\u00e9en noir&rsquo; sur la place de l&rsquo;\u00e9glise de Quiapo, \u00e0 Manille, le 9 janvier 2013 (photo DR).<\/p><\/div>\n<p>Mais si l\u2019\u00c9glise est partout aux Philippines, pays o\u00f9 85 % des 107 millions d\u2019habitants s\u2019affirment catholiques, elle reste mal connue en Occident. L\u2019\u00c9glise catholique est pourtant l\u2019un des principaux fils rouges de l&rsquo;histoire de cet archipel o\u00f9 la colonisation espagnole imposa, \u00e0 partir du XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, ses pr\u00eatres et ses \u00e9glises \u00e0 une population animiste et en partie musulmane. Aujourd\u2019hui, les Philippines sont, avec le petit Timor-Oriental, l\u2019un des deux seuls pays majoritairement catholiques d\u2019Asie.<\/p>\n<p>Nous reproduisons ci-dessous le dernier chapitre et la conclusion du livre que le P. Pierre de Charentenay publie le 8 janvier prochain aux \u00c9ditions Lessius (Belgique) : <em>Les Philippines, archipel asiatique et catholique <\/em>(1). J\u00e9suite, ancien r\u00e9dacteur en chef de la revue <em>Etudes<\/em>, aujourd\u2019hui bas\u00e9 \u00e0 Rome, le P. de Charentenay a fait de nombreux s\u00e9jours aux Philippines depuis 1982, dont un an en 2013.<\/p>\n<p>A des fins documentaires, nos lecteurs pourront \u00e9galement se r\u00e9f\u00e9rer aux dossiers qu\u2019\u00c9glises d\u2019Asie a publi\u00e9s \u00e0 propos des Philippines (comme <a href=\"http:\/\/eglasie.mepasie.org\/asie-du-sud-est\/philippines\/2001-12-16-pays-eclate-societe-ecartelee-eglise-deboussolee\">ici<\/a>).<br \/>\n<span style=\"color: #0000ff;\"><strong>Le pays catholique d\u2019Asie<\/strong><\/span><\/p>\n<p>L\u2019Asie est un continent religieux, beaucoup plus que ne l&rsquo;est l\u2019Europe qui a progressivement perdu le sens de la pratique religieuse et de la vie spirituelle. Au milieu de cet immense continent asiatique o\u00f9 sont pratiqu\u00e9s le bouddhisme, l\u2019hindouisme, l\u2019islam, le shinto\u00efsme et bien d\u2019autres religions, les Philippines forment une originalit\u00e9. Elles sont catholiques \u00e0 85 %, avec une pratique religieuse \u00e9lev\u00e9e, m\u00eame si le nombre de pr\u00eatres reste faible. La culture y est tr\u00e8s fortement impr\u00e9gn\u00e9e de religion, proche d\u2019une spiritualit\u00e9 latino-am\u00e9ricaine, expressionniste sur le mod\u00e8le espagnol, mais sans les tendances lib\u00e9rales h\u00e9rit\u00e9es des Lumi\u00e8res ou de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, et avec une connotation du caract\u00e8re spirituel asiatique tel qu\u2019on peut le trouver en Inde ou au Cambodge.<\/p>\n<p>Synth\u00e8se philippine bien unique en son genre. La religion catholique fa\u00e7onne la culture et les comportements, depuis les pratiques individuelles et familiales jusqu\u2019aux grandes manifestations publiques. Elle unifie les repr\u00e9sentations symboliques du pays, dans une sorte de synth\u00e8se sociale concr\u00e8te de l\u2019Occident et de l\u2019Extr\u00eame-Orient. Le catholicisme est aussi dans certains cas, comme celui du <em>\u00ab People power \u00bb<\/em>, le catalyseur d\u2019une prise de conscience collective et d\u2019une action populaire d\u00e9cisive pour le pays.<\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>Catholicisme et diversit\u00e9 religieuse<\/strong><\/span><\/p>\n<p>L\u2019identit\u00e9 philippine est donc li\u00e9e tr\u00e8s fortement au christianisme, \u00e0 titre collectif comme \u00e0 titre individuel. Ferdinand Marcos lui-m\u00eame ne pouvait pas se passer de vivre une vie religieuse quasiment publique. Chaque ann\u00e9e, il faisait une retraite de huit jours sur son yacht personnel, avec sa femme et tout le cabinet des ministres. Cette retraite fut pr\u00each\u00e9e par un j\u00e9suite jusqu\u2019en 1979, p\u00e9riode o\u00f9 les doutes sur les bonnes intentions de Marcos devenaient trop manifestes pour poursuivre. Corazon Aquino v\u00e9cut elle aussi une vie religieuse intense, proche du cardinal Sin et de la Compagnie de J\u00e9sus. Mais elle a probablement repr\u00e9sent\u00e9 la derni\u00e8re pr\u00e9sence catholique publique au sommet de l\u2019Etat. Fidel Ramos, successeur de \u00ab Cory \u00bb Aquino, a \u00e9t\u00e9 le premier pr\u00e9sident non catholique, fort discret sur sa religion protestante, et le premier \u00e0 avoir une conception non religieuse de la politique. Estrada et Arroyo ont poursuivi. \u00ab Noynoy \u00bb Aquino est certes un catholique pratiquant, form\u00e9 par l\u2019\u00e9cole et l\u2019universit\u00e9 j\u00e9suite de l\u2019Ateneo, mais il a int\u00e9gr\u00e9 le principe de la s\u00e9paration des religions et de l\u2019Etat, ce qui lui fera prendre ses distances par rapport aux \u00e9v\u00eaques catholiques.<\/p>\n<p>Mais le facteur religieux n\u2019est pas la seule cl\u00e9 d\u2019int\u00e9gration de cette population. L\u2019autre \u00e9l\u00e9ment fondamental est la structure hi\u00e9rarchique traditionnelle qui organise la soci\u00e9t\u00e9 politique. L\u2019int\u00e9gration se fait par le haut, par la coh\u00e9sion que donne le chef de clan, le cacique local ou le chef de famille, autant dans la vie de sa famille que dans le fonctionnement de sa r\u00e9gion. Aquilino Pimentel \u00e0 Mindanao, Daniel Z. Romualdez \u00e0 Tacloban, ou d\u2019autres encore, en sont de bons exemples. Ils sont les chefs locaux sans lesquels rien ne peut se faire, mais ils sont par l\u00e0 m\u00eame le lieu de l\u2019unit\u00e9. La coh\u00e9sion sociale est ainsi donn\u00e9e par la figure d\u2019autorit\u00e9. Des \u00e9tudes r\u00e9centes ont montr\u00e9 que les Philippins respectent naturellement ceux qui sont en position de pouvoir et que <em>\u00ab non seulement ils ob\u00e9issent, mais qu\u2019ils peuvent aussi en \u00eatre d\u00e9pendants s\u2019ils sont en situation de besoin \u00bb<\/em> (2). Le catholicisme vient renforcer ce fonctionnement dans la mesure o\u00f9 il invite \u00e0 l\u2019ob\u00e9issance et \u00e0 la l\u00e9gitimit\u00e9. La coh\u00e9sion sociale se produit ainsi \u00e0 travers la religion catholique et dans une structure hi\u00e9rarchique.<\/p>\n<p>Pour compl\u00e9ter ce rapide tour d\u2019horizon des facteurs religieux, il faut mentionner la pr\u00e9sence de l\u2019islam. Cette religion, implant\u00e9e dans les zones sud-ouest de l\u2019\u00eele de Mindanao, a fait beaucoup parler d\u2019elle dans tout le pays et au-del\u00e0 en raison des tentations de s\u00e9paratisme, des attentats ou enl\u00e8vements, et autres actions violentes motiv\u00e9es en partie par une volont\u00e9 de se faire entendre dans un pays majoritairement chr\u00e9tien. La menace est r\u00e9elle, mais elle ne met en p\u00e9ril ni l\u2019unit\u00e9 de la R\u00e9publique ni le gouvernement. L\u2019islam philippin r\u00e9agit donc en \u00ab minoritaire \u00bb, cherchant \u00e0 assurer la p\u00e9rennit\u00e9 de son syst\u00e8me social et politique, un syst\u00e8me de clan, quasi f\u00e9odal, mais qui reste tr\u00e8s marginal dans l\u2019\u00e9volution des Philippines d\u00e9mocratiques.<\/p>\n<p>Une derni\u00e8re particularit\u00e9 religieuse philippine est la religion nationale \u00ab Iglesia ni Christo \u00bb qui regroupe 1 \u00e0 2 % des Philippins, mais est tr\u00e8s visible dans tout le pays en raison du nombre et de l\u2019architecture originale de ses lieux de cultes. Cette religion, cr\u00e9\u00e9e en 1914, a c\u00e9l\u00e9br\u00e9 en tr\u00e8s grande pompe les cent ans de sa fondation en ao\u00fbt 2014 avec l\u2019inauguration par le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique d\u2019un stade couvert, appel\u00e9 Philippines Arena, construit par l\u2019Iglesia ni Christo, qui y a rassembl\u00e9 des centaines de milliers de personnes le dimanche 27 ao\u00fbt. En fait de religion, les croyances sont tr\u00e8s limit\u00e9es puisque les fid\u00e8les ne croient pas \u00e0 la r\u00e9surrection du Christ, ni \u00e0 sa qualit\u00e9 de Fils de Dieu. Les membres de cette \u00c9glise forment une communaut\u00e9 tr\u00e8s active, tr\u00e8s nationale (avec l\u2019usage exclusif du tagalog), et tr\u00e8s anticatholique. Ils paient r\u00e9guli\u00e8rement la d\u00eeme et sont souvent d\u00e9pendants de leur \u00c9glise pour leur travail et leurs relations. Ils forment un bloc politique tr\u00e8s compact dont les candidats \u00e0 la pr\u00e9sidence doivent tenir compte.<\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>Intervention sociale des \u00e9v\u00eaques<\/strong><\/span><\/p>\n<p>La Conf\u00e9rence des \u00e9v\u00eaques catholiques des Philippines, s\u2019est prononc\u00e9e sur de multiples questions sociales. Mais la position du cardinal-archev\u00eaque de Manille a chang\u00e9 depuis la disparition du cardinal Sin, dont l\u2019immense dioc\u00e8se de la m\u00e9tropole de Manille a \u00e9t\u00e9 d\u00e9mantel\u00e9 \u00e0 sa mort en six dioc\u00e8ses diff\u00e9rents, Rome n\u2019ayant pas appr\u00e9ci\u00e9 les interventions tr\u00e8s politiques du pr\u00e9lat.<\/p>\n<p>Chaque r\u00e9union de la conf\u00e9rence \u00e9piscopale est tr\u00e8s suivie par les m\u00e9dias. Mardi 29 janvier 2013, \u00e0 l\u2019issue d\u2019une assembl\u00e9e pl\u00e9ni\u00e8re de trois jours, les \u00e9v\u00eaques ont publi\u00e9 une <em>\u00ab D\u00e9claration pastorale au sujet de certains probl\u00e8mes sociaux actuels \u00bb<\/em>. Dans ce texte de cinq pages, ils interpellent le pr\u00e9sident Aquino et l\u2019ensemble des responsables politiques du pays. S\u2019appuyant sur l\u2019Evangile et la doctrine sociale de l\u2019Eglise, ils appellent \u00e0 la mise en place de v\u00e9ritables r\u00e9formes afin de lutter contre des maux connus de longue date mais auxquels les diff\u00e9rentes administrations qui se sont succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 la t\u00eate du pays n\u2019apportent pas de r\u00e9ponse satisfaisante. \u00ab Nous prenons la parole \u00e0 la place de ceux qui souffrent \u00bb, expliquent les \u00e9v\u00eaques.<\/p>\n<p>Le document, sign\u00e9 de Mgr Jose Palma, archev\u00eaque de Cebu et pr\u00e9sident de la Conf\u00e9rence \u00e9piscopale philippine (CBCP), commence par \u00e9voquer les typhons Sendong (Washi) et Pablo (Bopha) qui ont caus\u00e9 de tr\u00e8s lourds dommages dans le pays. Si ces catastrophes sont naturelles, l\u2019ampleur des d\u00e9g\u00e2ts qu\u2019elles provoquent ne l\u2019est pas, \u00e9crivent les \u00e9v\u00eaques : <em>\u00ab La destruction de nos ressources naturelles, de nos for\u00eats et de nos fleuves \u00bb<\/em>, r\u00e9sultat <em>\u00ab d\u2019une activit\u00e9 foresti\u00e8re et mini\u00e8re sans limites \u00bb<\/em>, nous am\u00e8ne \u00e0 <em>\u00ab examiner et \u00e0 interroger la sinc\u00e9rit\u00e9, la qualit\u00e9 et l\u2019efficacit\u00e9 de la politique pratiqu\u00e9e par nos dirigeants \u00bb<\/em>. <em>\u00ab La longue litanie des temp\u00eates, pas n\u00e9cessairement naturelles \u00bb<\/em>, que doit essuyer le pays, pose un probl\u00e8me politique.<\/p>\n<p>Sorti \u00e0 moiti\u00e9 vaincu lors de la bataille contre l\u2019administration Aquino \u00e0 propos de la loi \u00ab sur la sant\u00e9 reproductive \u00bb (RH Bill), l\u2019\u00e9piscopat place en t\u00eate de ses pr\u00e9occupations \u00ab la promotion d\u2019une culture de mort \u00bb dans la soci\u00e9t\u00e9, en raison de <em>\u00ab la soumission de nos dirigeants politiques et \u00e9conomiques aux pratiques issues des pays occidentaux \u00bb<\/em>. Il poursuit par une d\u00e9nonciation de <em>\u00ab la corruption et des abus de pouvoir \u00bb<\/em> constat\u00e9s au sein de l\u2019administration et voit comme un facteur aggravant le fait que l\u2019actuel gouvernement freine le vote au Congr\u00e8s d\u2019une loi sur le droit \u00e0 l\u2019information (Freedom of Information Bill), calqu\u00e9e sur la loi am\u00e9ricaine (FOIA) qui oblige les agences f\u00e9d\u00e9rales \u00e0 transmettre leurs documents \u00e0 quiconque en fait la demande. <em>\u00ab Pourquoi [les autorit\u00e9s] auraient-elles peur de confier aux citoyens la v\u00e9rit\u00e9 concernant leur gouvernance ? \u00bb<\/em>, interrogent les \u00e9v\u00eaques.<\/p>\n<p>Sur le m\u00eame ton sans concession, l\u2019\u00e9piscopat met en cause l&rsquo;un des traits caract\u00e9ristiques de la vie politique aux Philippines, \u00e0 savoir le maintien \u00e0 travers le temps des grandes familles \u2013 <em>\u00ab les dynasties politiques \u00bb<\/em> \u2013 qui monopolisent les charges \u00e9lectives et gouvernementales et dominent la sph\u00e8re \u00e9conomique. Ces derni\u00e8res d\u00e9cennies, quels que soient les r\u00e9gimes en place, le Congr\u00e8s philippin (S\u00e9nat et Chambre des repr\u00e9sentants confondus) a compt\u00e9 entre 60 et 75 % de membres issus de ces grandes familles (Magsaysays, Cayetano, Villar, Angara, Revilla, Belmonte, Pacquiao, Romualdo, ou bien encore Aquino, famille de l\u2019actuel pr\u00e9sident Benigno).<\/p>\n<p>A l\u2019approche des \u00e9lections de mai 2014 (les \u00e9lections de mi-mandat qui ont vu le renouvellement de milliers d\u2019\u00e9lus, du niveau le plus local jusqu\u2019au Congr\u00e8s), l\u2019\u00e9piscopat n\u2019a pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 d\u00e9noncer un syst\u00e8me <em>\u00ab qui nourrit la corruption et l\u2019inefficacit\u00e9 \u00bb<\/em> en bridant l\u2019arriv\u00e9e de sang neuf au sein du personnel politique. Il a d\u00e9nonc\u00e9 notamment le fait que les l\u00e9gislateurs bloquaient sans cesse le vote d\u2019une loi qui pourrait emp\u00eacher la confiscation du syst\u00e8me politique par une poign\u00e9e de grandes familles.<\/p>\n<p>Les \u00e9v\u00eaques ont d\u00e9nonc\u00e9 \u00e9galement l\u2019incapacit\u00e9, voire l\u2019obstruction que manifestaient ceux qui \u00e9taient au pouvoir pour instaurer plus de justice sociale. <em>\u00ab De nouveaux \u2018droits\u2019 sont mis en avant alors que les droits les plus basiques sont ignor\u00e9s ! \u00bb<\/em>, ont-ils soulign\u00e9, faisant allusion au r\u00e9cent vote de la RH Bill. S&rsquo;attaquant \u00e0 la culture de l\u2019impunit\u00e9, ils ont d\u00e9nonc\u00e9 les crimes impunis, dont les auteurs n&rsquo;\u00e9taient jamais poursuivis en justice s\u2019ils \u00e9taient <em>\u00ab puissants \u00bb<\/em>. Ils ont relev\u00e9 enfin <em>\u00ab les souffrances jamais apais\u00e9es des pauvres \u00bb<\/em> et <em>\u00ab le foss\u00e9 consid\u00e9rable qui s\u00e9pa[rait] les riches et les pauvres \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>On le voit, les \u00e9v\u00eaques sont pr\u00e9occup\u00e9s des questions sociales et le disent haut et fort. Lors de la conf\u00e9rence de presse qui avait accompagn\u00e9 cette d\u00e9claration, Mgr Palma avait pr\u00e9cis\u00e9 que l\u2019\u00e9piscopat philippin n\u2019entretenait aucune vindicte personnelle \u00e0 l\u2019encontre du pr\u00e9sident Aquino du fait de son soutien \u00e0 la RH Bill (Loi sur la contraception). Reconnaissant que les \u00e9v\u00eaques philippins avaient leurs propres \u00ab imperfections \u00bb et ne souhaitaient pas jouer les <em>\u00ab donneurs de le\u00e7ons \u00bb<\/em>, il avait pr\u00e9cis\u00e9 qu\u2019<em>\u00ab en tant que bergers, [ils] estimaient qu\u2019exprimer les sentiments des gens faisait partie de<\/em> [leur] <em>devoir \u00bb<\/em>. Il avait \u00e9galement ajout\u00e9 que son Eglise ne cherchait pas <em>\u00ab \u00e0 condamner \u00bb<\/em> mais \u00e0 <em>\u00ab faire prendre conscience \u00e0 chacun de ces r\u00e9alit\u00e9s et, si possible, \u00e0 contribuer \u00e0 y apporter des solutions \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Devant les journalistes, Mgr Broderick Pabillo, \u00e9v\u00eaque auxiliaire de Manille et pr\u00e9sident du Secr\u00e9tariat national pour l\u2019Action sociale \u2013 \u2018Justice et Paix\u2019, de la Conf\u00e9rence des \u00e9v\u00eaques philippins, avait d\u00e9clar\u00e9 que les \u00e9v\u00eaques ne \u00ab prenaient la parole que pour d\u00e9fendre ceux qui souffraient \u00bb. Quant \u00e0 l\u2019attitude de l\u2019\u00c9glise face au gouvernement, Mgr Gabriel Reyes, \u00e9v\u00eaque d\u2019Antipolo, avait ajout\u00e9 qu\u2019en tant que citoyens, les \u00e9v\u00eaques avaient le droit de s\u2019exprimer, surtout lorsque les probl\u00e8mes affectant le pays concernaient <em>\u00ab<\/em> [leurs] <em>fid\u00e8les \u00bb<\/em>. <em>\u00ab Si le gouvernement agit bien, nous collaborerons toujours avec lui, mais si le gouvernement agit mal, nous le critiquerons et nous opposerons \u00e0 lui \u00bb<\/em>, avait-il conclu (3).<\/p>\n<p>L\u2019\u00c9glise catholique s\u2019exprime ainsi r\u00e9guli\u00e8rement par la voix institutionnelle sur les probl\u00e8mes du pays, comme dans n\u2019importe quel pays, catholique ou non. Mais il est un autre moyen d\u2019expression, plus culturel, qui vient de la foule des croyants, par leurs d\u00e9votions et leurs manifestations religieuses, qu\u2019il faut maintenant \u00e9tudier. L\u00e0 se construit aussi l\u2019identit\u00e9 nationale. L\u00e0 se manifeste l\u2019identit\u00e9 catholique de ce pays asiatique.<\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>Processions et d\u00e9votions aux Philippines<\/strong><\/span><\/p>\n<p>Les processions massives organis\u00e9es aux Philippines dans les villes de Naga, Cebu ou la paroisse de Quiapo \u00e0 Manille, leur intensit\u00e9 et les foules qu\u2019elles attirent, sont parfois d\u00e9crites par les observateurs ext\u00e9rieurs comme une expression de la religion populaire (avec une l\u00e9g\u00e8re nuance d\u00e9pr\u00e9ciative), une d\u00e9formation de la foi, voire une expression du fanatisme. Quelles que soient ces opinions, ces manifestations religieuses sont une r\u00e9alit\u00e9 qui fait partie du paysage culturel et religieux du pays. L\u2019interpr\u00e9tation de ce ph\u00e9nom\u00e8ne unique en son genre n\u2019est pas facile. Faisant l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019elles sont des expressions authentiques de la foi, il nous faut pr\u00e9ciser et clarifier quelle sorte de foi peut s\u2019y exprimer. Nous ne traiterons pas ici des ph\u00e9nom\u00e8nes extr\u00eames et peu fr\u00e9quents (flagellations ou crucifixions), qui nous semblent davantage relever d\u2019un exhibitionnisme pathologique.<\/p>\n<p>La foi et l\u2019attachement \u00e0 une r\u00e9f\u00e9rence religieuse se manifestent de plusieurs mani\u00e8res. Cela d\u00e9pend de l\u2019histoire de l\u2019\u00c9glise locale, des traditions nationales, et de tout un ensemble d\u2019\u00e9l\u00e9ments culturels qui rend l\u2019expression de la foi unique. Pour mieux situer la sp\u00e9cificit\u00e9 des Philippines nous rappellerons d\u2019abord la diversit\u00e9 des lieux ainsi que des formes des grandes manifestations religieuses dans ce pays.<\/p>\n<p>Toute l\u2019ann\u00e9e, dans diff\u00e9rentes villes du pays, des manifestations autant culturelles que religieuses sont organis\u00e9es par l\u2019\u00c9glise catholique, dans lesquelles les la\u00efcs jouent un grand r\u00f4le, notamment des familles qui ont apport\u00e9 leur contribution \u00e0 ces \u00e9v\u00e9nements parfois depuis des si\u00e8cles. Pour ne pas nous disperser au milieu de centaines d\u2019initiatives de ce genre, nous nous limiterons \u00e0 la description des plus grandes manifestations.<\/p>\n<p>La procession de la Vierge de Pe\u00f1afrancia dans la ville de Naga attire des centaines de milliers de personnes de toute la r\u00e9gion de Bicol (sud de l\u2019\u00eele de Luzon) entre le 13 et le 21 septembre. Les festivit\u00e9s sont encadr\u00e9es par un premier transfert de la petite statue de la Vierge puis par son retour la semaine d\u2019apr\u00e8s \u00e0 son lieu d\u2019origine, la basilique de Naga. Ce retour se fait en partie \u00e0 pied, en partie sur le fleuve o\u00f9 la barge qui porte la Vierge est tir\u00e9e par plusieurs dizaines de pirogues vigoureusement propuls\u00e9es chacune par une vingtaine d\u2019hommes portant le m\u00eame T-shirt de couleur, qui pagaient sous le regard de milliers de spectateurs mass\u00e9s sur les berges agitant des mouchoirs blancs.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me grand \u00e9v\u00e9nement, nationalement suivi, est la procession du Nazar\u00e9en Noir vers la basilique mineure de Quiapo, la plus grande paroisse de Manille. La statue du Christ noir portant sa croix arrive apr\u00e8s une procession de 18 heures qui rassemble sur son parcours pas moins de trois millions de personnes, chaque 9 janvier. L\u2019\u00e9v\u00e9nement est organis\u00e9 par un comit\u00e9 de la\u00efcs. Deux jours avant, la procession des r\u00e9pliques du Nazar\u00e9en Noir rassemble d\u00e9j\u00e0 100 000 personnes qui passent toutes devant des pr\u00eatres afin d&rsquo;\u00eatre arros\u00e9es d\u2019eau b\u00e9nite. Les foules se pressent en tr\u00e8s grand nombre durant la grande procession, au risque de la sant\u00e9 de quelques fid\u00e8les plus ou moins \u00e9touff\u00e9s mais qui sont imm\u00e9diatement port\u00e9s par de multiples mains secourables au-dessus de la foule vers des ambulances. La procession du Nazar\u00e9en Noir n\u2019a jamais attir\u00e9 autant de monde qu\u2019en ce d\u00e9but du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n<p>On peut dire la m\u00eame chose de la procession du Santo Ni\u00f1o de Cebu, le Sinulog, qui se d\u00e9roule le troisi\u00e8me week-end de janvier. C\u2019est la troisi\u00e8me grande manifestation religieuse du pays avec \u00e9galement des millions de fid\u00e8les. Remontant au d\u00e9but du XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, elle est l\u2019une des plus anciennes. Les p\u00e8lerins participent le matin \u00e0 une procession fluviale. L\u2019apr\u00e8s-midi, ils suivent un parcours de cinq heures avant la grand-messe \u00e0 la basilique des Augustins. La petite statue de l\u2019Enfant J\u00e9sus est alors donn\u00e9e aux \u00e9v\u00eaques et aux pr\u00eatres qui dansent au rythme de chants repris par tous.<\/p>\n<p>Ces manifestations viennent d\u2019une longue tradition import\u00e9e durant l\u2019\u00e9vang\u00e9lisation espagnole, et ont \u00e9t\u00e9 aussi pratiqu\u00e9es en dehors des Philippines. Mais ici, elles prennent un caract\u00e8re presque national, rassemblant des foules consid\u00e9rables, mobilisant des villes enti\u00e8res qui cessent alors toutes leurs autres activit\u00e9s. Elles ont d\u00e9velopp\u00e9 un aspect local dans l\u2019archipel qui les a pratiqu\u00e9s pendant des si\u00e8cles et leur a donn\u00e9 une saveur particuli\u00e8re.<\/p>\n<p>Un autre genre de rassemblement religieux est le Simbang Gabi, une s\u00e9rie de neuf messes, une neuvaine avant No\u00ebl, qui se pratique dans toutes les paroisses du pays. Cette tradition est venue d\u2019Espagne et du Mexique, mais elle a disparu pendant quelques ann\u00e9es \u00e0 la fin du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, interdite par Rome qui s\u2019inqui\u00e9tait de voir le d\u00e9veloppement et la transformation de l\u2019\u00e9v\u00e9nement selon des formes et des courants non-religieux. Elle a \u00e9t\u00e9 progressivement reprise par les fid\u00e8les au d\u00e9but du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, mais uniquement aux Philippines. Elle s\u2019y est maintenue, voire renforc\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui. Ces messes sont dites \u00e0 la premi\u00e8re aube, \u00e0 4 heures du matin. Elles attirent des foules \u00e9normes dans toutes les \u00e9glises \u2013 beaucoup plus que n\u2019importe quel dimanche \u2013, tr\u00e8s souvent des adultes et des jeunes, les personnes \u00e2g\u00e9es restant au lit \u00e0 une heure aussi matinale. On y vient entre amis, en famille ou en groupes de jeunes et de moins jeunes.<\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>Une pratique philippine de la foi<\/strong><\/span><\/p>\n<p>Pour la majorit\u00e9 des Philippins, la foi n\u2019est pas simplement celle du charbonnier, ni celle du c\u0153ur, ni celle de l\u2019intelligence ou de l\u2019engagement de la volont\u00e9.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce qui est commun et particulier \u00e0 ces manifestations philippines ?<\/p>\n<p>1. Un engagement du corps<\/p>\n<p>Elles demandent un engagement physique des fid\u00e8les qui participent en grand nombre \u00e0 cette communaut\u00e9 de foi li\u00e9e \u00e0 une f\u00eate, \u00e0 une date et \u00e0 un lieu. Les fid\u00e8les doivent se lever tr\u00e8s t\u00f4t chaque matin pendant neuf jours pour participer \u00e0 la neuvaine de Simbang Gabi ; ils doivent marcher pendant dix-huit heures \u00e0 Quiapo pour participer \u00e0 la procession du Nazar\u00e9en noir, ou cinq heures \u00e0 Cebu pour suivre le Santo Ni\u00f1o apr\u00e8s avoir suivi la parade fluviale tr\u00e8s t\u00f4t le matin m\u00eame. Ces mouvements se font au milieu de foules consid\u00e9rables, ce qui demande une attention de chaque instant. Cela ne veut pas dire que le c\u0153ur ou l\u2019intelligence sont absents, mais ils ne sont pas la base de cette expression de la foi : ici, le fid\u00e8le est compl\u00e8tement engag\u00e9 physiquement avec d\u2019autres dans sa pratique. Il s\u2019\u00e9puise dans cet acte de foi. Il partage cette attention de tous en restant debout pendant des heures dans une concentration tr\u00e8s dense de population qui vit ensemble cette exp\u00e9rience. Il construit sa foi dans cet engagement physique. Il construit la communaut\u00e9 en \u00e9tant ainsi pr\u00e9sent physiquement. Il construit une mani\u00e8re de vivre ensemble la foi comme Philippin. Participer \u00e0 ces \u00e9v\u00e9nements est une sorte de ciment de la communaut\u00e9 et un signe d\u2019identit\u00e9.<\/p>\n<p>Cet engagement physique commun d\u00e9passe l\u2019individu et son intelligence, mais il est la condition pour entendre la r\u00e9ponse \u00e0 la gr\u00e2ce que le fid\u00e8le a demand\u00e9e. Il garantit une r\u00e9ponse de Dieu. Comment Dieu pourrait-il rester sourd \u00e0 une demande exprim\u00e9e avec un tel d\u00e9ploiement de force ? Cela ressemble \u00e0 la demande de la pauvre veuve qui vient importuner le juge qui finalement accepte la demande parce qu\u2019il est fatigu\u00e9 de la voir et de l\u2019entendre.<\/p>\n<p>Les tentatives pour organiser des formes plus <em>\u00ab confortables \u00bb<\/em> de ces pratiques existent. Ainsi la transformation de Simbang Gabi en veill\u00e9e anticip\u00e9e \u00e0 21h rend la pratique plus facile. Mais elle perd une partie de sa valeur car l\u2019engagement du fid\u00e8le a \u00e9t\u00e9 adouci. Elle devient une pratique plus individuelle, choisie par des fid\u00e8les qui ne partagent plus tout \u00e0 fait le m\u00eame sentiment commun d\u2019engagement physique. Car l&rsquo;une des caract\u00e9ristiques de la foi philippine est d\u2019exiger un r\u00e9el effort physique de la part de chacun des membres de la communaut\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est la raison pour laquelle ces pratiques plaisent tant aux g\u00e9n\u00e9rations plus jeunes qui n\u2019ont gu\u00e8re de compr\u00e9hension intellectuelle de la foi et qui ne savent pas comment la pratiquer par la charit\u00e9 ou par la participation \u00e0 la liturgie dominicale, ennuyeuse et r\u00e9p\u00e9titive. Elles leur plaisent parce que ce d\u00e9fi physique r\u00e9alis\u00e9 avec des amis et des compagnons rend leur foi plus concr\u00e8te et significative.<\/p>\n<p>Ces pratiques ont des similitudes avec les p\u00e8lerinages o\u00f9 la foi s\u2019exprime \u00e0 travers l\u2019effort physique de la marche \u00e0 pied pendant des centaines de kilom\u00e8tres, comme le font aujourd\u2019hui des milliers de p\u00e8lerins, croyants ou non, qui marchent vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Cette activit\u00e9 physique est une mani\u00e8re d\u2019exprimer sa foi. Mais la dimension tr\u00e8s dens\u00e9ment communautaire est absente, alors qu\u2019elle est essentielle \u00e0 la version philippine de la foi.<\/p>\n<p>2. Une exp\u00e9rience communautaire<\/p>\n<p>Cette exp\u00e9rience physique et communautaire n\u2019existe nulle part ailleurs \u00e0 ce point. M\u00eame en Espagne, au Portugal ou au Mexique, les densit\u00e9s de population n\u2019atteignent pas ce niveau, ni \u00e0 Guadalupe ni \u00e0 Fatima. Les processions sont importantes mais pas avec de telles concentrations. Ce qui est aussi unique aux Philippines c\u2019est la r\u00e9p\u00e9tition de l\u2019\u00e9v\u00e9nement en de nombreux endroits : Simbang Gabi, qui a disparu autant au Mexique qu\u2019en Espagne, est c\u00e9l\u00e9br\u00e9 dans toutes les Philippines, dans des \u00e9glises qui d\u00e9bordent de foules trop grandes. Cette mobilisation est le fait des la\u00efcs qui s\u2019organisent pour maintenir ces traditions : la procession du Nazar\u00e9en Noir de Quiapo est organis\u00e9e par un comit\u00e9 de la\u00efcs qui d\u00e9cide de l\u2019organisation et du parcours de la procession. Ces manifestations sont-elles vraiment l\u2019expression de la foi ? Tr\u00e8s clairement oui, parce que c\u2019est une expression de la croyance en Dieu, dans la Croix, et dans l\u2019Enfant-J\u00e9sus \u00e0 qui la foule exprime sa confiance et dirige ses pri\u00e8res et ses demandes. Dieu leur r\u00e9pondra, les consolera et les accueillera. C\u2019est une mani\u00e8re concr\u00e8te d\u2019entretenir le lien avec Dieu.<\/p>\n<p>Cette tradition peut-elle \u00eatre transmise ? Elle est d\u00e9j\u00e0 transmise de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration par la forte pr\u00e9sence de tr\u00e8s nombreux jeunes. Il n\u2019y a rien d\u2019intellectuel dans cette pratique et cette transmission de la foi. Nulle d\u00e9cision m\u00fbrie dans le silence de sa conscience. Le jeune fid\u00e8le philippin suit ses fr\u00e8res et s\u0153urs dans la communaut\u00e9. La transmission passe par le corps pour faire corps.<\/p>\n<p>3. Un rituel spectaculaire sans effet social<\/p>\n<p>Cette expression de la foi est n\u00e9anmoins menac\u00e9e par plusieurs facteurs, autant que les diff\u00e9rentes expressions de la foi en Occident, quoique diff\u00e9remment. Les tendances plus individualistes de la culture et de la foi telles qu\u2019elles sont pratiqu\u00e9es en Europe mettent en question cette pratique physique et communautaire. Cette forme philippine d\u2019engagement ne va pas dans le sens de la facilit\u00e9 ou de la modernit\u00e9 individuelle, mais jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent elle semble tr\u00e8s bien r\u00e9sister \u00e0 la menace de l\u2019individualisme.<\/p>\n<p>L\u2019expression philippine de la foi a aussi ses dangers et ses d\u00e9rives : ne passant pas par la parole, l\u2019\u00e9change, la r\u00e9flexion ou la confrontation avec d\u2019autres exp\u00e9riences, elle peut passer par des formes extr\u00eames et probl\u00e9matiques. Pouss\u00e9e par la recherche de l\u2019exc\u00e8s et un certain exhibitionnisme, elle produit ces fameux ph\u00e9nom\u00e8nes d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9s de flagellation publique ou de crucifixion r\u00e9elle, qui attirent le touriste et les m\u00e9dias, mais n\u2019ont pas de signification <em>\u00ab nationale \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Cette expression de la foi aux rituels si spectaculaires a-t-elle des effets sur la r\u00e9alit\u00e9 sociale ? Voil\u00e0 une question tr\u00e8s importante puisque la foi catholique suppose une forte relation \u00e0 la justice et une attention au prochain, sp\u00e9cialement les plus pauvres dans la soci\u00e9t\u00e9, comme le vivait M\u00e8re Teresa. Cette vision de la foi \u00e0 travers ces manifestations populaires ne semble pas donner ce type de fruit. Il existe une s\u00e9paration de fait entre le religieux et le champ social. Cette foi n\u2019est pas socialement orient\u00e9e. Elle n\u2019est pas reli\u00e9e \u00e0 la morale sociale, familiale ou personnelle. La corruption se maintient partout, les probl\u00e8mes de violences dans les familles sont end\u00e9miques. La foi s\u2019exprime ici sans relation avec des pratiques \u00e9thiques.<\/p>\n<p>L\u2019historien j\u00e9suite Horacio de la Costa confirme cette observation (4) : <em>\u00ab Dans notre population, la foi est domin\u00e9e par le rite et sa forme th\u00e9ocratique, mais elle n\u2019aide pas \u00e0 r\u00e9interpr\u00e9ter ou \u00e0 relire nos normes sociales \u00bb<\/em>. Il donne une explication : l\u2019\u00c9glise qui a \u00e9t\u00e9 export\u00e9e aux Philippines depuis l\u2019Espagne \u00e9tait hautement ritualiste, mais <em>\u00ab ces rites \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 devenus inintelligibles \u00bb<\/em>. Ils ont \u00e9t\u00e9 transmis aux Philippins de cette mani\u00e8re. La traduction de la foi dans la vie sociale, qui s&rsquo;est accomplie en Europe au long des si\u00e8cles, ne s\u2019est pas produite aux Philippines. <em>\u00ab Comme le gouvernement, elle est devenue une imposition sur la communaut\u00e9. La vie communautaire invitait \u00e0 faire des processions\u2026 Mais les convictions profondes de la conscience n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 touch\u00e9es \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Des tentatives sont faites par les \u00e9v\u00eaques pour transformer la force de ces manifestations en action sociale. En 2013, l\u2019archev\u00eaque de Naga a fait suspendre dans toute la ville des banni\u00e8res \u00e0 l\u2019occasion des f\u00eates de Pe\u00f1afrancia avec cette inscription, <em>\u00ab Avec une foi en croissance en J\u00e9sus-Christ avec Marie, au service de la transformation sociale \u00bb<\/em>. Une telle proposition est nouvelle, mais ses effets sur les transformations n\u00e9cessaires de la soci\u00e9t\u00e9 seront certainement lents.<\/p>\n<p>Cette pratique philippine de la foi peut-elle \u00eatre transform\u00e9e par la s\u00e9cularisation comme celle que l\u2019on observe en Occident ? Peut-\u00eatre pourrait-elle \u00eatre folkloris\u00e9e, consid\u00e9r\u00e9e comme une pratique non-religieuse, comme un simple \u00e9v\u00e9nement culturel ? C\u2019est partiellement le cas pour les festivit\u00e9s de Pe\u00f1afrancia \u00e0 Naga ou celles du festival Dinagyang de Iloilo o\u00f9 les dimensions non-religieuses ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9es sous la forme de d\u00e9fil\u00e9s des \u00e9coles ou de concours de danses. Mais dans d\u2019autres endroits comme Cebu, le festival du Sinulog a gard\u00e9 son caract\u00e8re religieux avec l\u2019omnipr\u00e9sence du Ni\u00f1o Jesus qui reste le centre de la f\u00eate, y compris lors des danses. Des agences de tourisme, des organisateurs priv\u00e9s, des marchands de toutes sortes savent que ces \u00e9v\u00e9nements attirent beaucoup de monde. Les touristes occidentaux en mal d\u2019une spiritualit\u00e9 fortement ritualis\u00e9e pourraient affluer pour observer les processions et participer \u00e0 ces f\u00eates. Les fid\u00e8les seraient amen\u00e9s \u00e0 transformer ces \u00e9v\u00e9nements religieux en des danses aussi s\u00e9culi\u00e8res que spectaculaires comme le festival de Rio. D\u00e9j\u00e0 des festivals non-religieux miment souvent les manifestations religieuses. Mais l\u2019essentiel de ces manifestations reste religieux dans son fond pour exprimer une partie de l\u2019\u00e2me philippine revisit\u00e9e par la tradition catholique espagnole.<br \/>\n<strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019histoire laisse toujours son empreinte sur le pr\u00e9sent. Dans ce livre sur les Philippines (1), il fallait faire ce parcours historique \u00e0 la fois culturel, politique et religieux \u00e0 travers les temps des colonies puis celui de l\u2019ind\u00e9pendance pour comprendre le pr\u00e9sent et les difficult\u00e9s d\u2019aujourd\u2019hui. Les traces de l\u2019histoire s\u2019y mesurent. S\u2019il ne reste presque rien de la langue espagnole, la structure tr\u00e8s hi\u00e9rarchique de la soci\u00e9t\u00e9 est directement h\u00e9rit\u00e9e du temps colonial espagnol. Sur ce terreau de classes sociales bien distinctes les injustices fleurissent sans \u00e9tonnamment poser de probl\u00e8mes apparents : pas d\u2019esprit de r\u00e9volte. En se retirant \u00e0 la fin de la deuxi\u00e8me colonisation les \u00c9tats-Unis laissaient et l\u2019anglais et le mode de vie am\u00e9ricain comme pratique et comme mod\u00e8le. Ils l\u00e9guaient aussi un syst\u00e8me politique copi\u00e9 sur Washington, avec un r\u00e9gime pr\u00e9sidentiel, une Cour Supr\u00eame et un Congr\u00e8s, \u00e0 peine modifi\u00e9s dans un pays qui n\u2019est pourtant en rien f\u00e9d\u00e9ral. Malgr\u00e9 la longue travers\u00e9e de ces deux dominations et leurs apports, la culture malaise, dans sa diversit\u00e9 locale, tagalog, visayas, etc., est incontestablement rest\u00e9e le fondement essentiel et tr\u00e8s sensible de l\u2019\u00e2me philippine. Elle s\u2019est exprim\u00e9e comme elle a pu, en r\u00e9sistant, en collaborant, en trichant pour survivre. Mais elle a \u00e9t\u00e9 souvent \u00e9cras\u00e9e par la duret\u00e9 des temps, une vie aust\u00e8re et s\u00e9v\u00e8re \u00e0 la campagne, une survie difficile pour beaucoup dans de nombreuses villes.<\/p>\n<p>Nous avons voulu montrer que deux r\u00e9alit\u00e9s malaise et moderne cohabitent d\u2019une fa\u00e7on particuli\u00e8re dans cet archipel. L\u2019hybridit\u00e9 philippine est bien particuli\u00e8re de par la plasticit\u00e9 de la culture d\u2019origine et l\u2019ouverture au monde colonial qui l\u2019a domin\u00e9 sous deux formes diff\u00e9rentes. A la fin de ce long parcours, nous voyons mieux de quoi est faite cette hybridit\u00e9 et sa sp\u00e9cificit\u00e9.<br \/>\nSi la r\u00e9alit\u00e9 de la nation philippine ne fait pas de doute, avec un hymne, un drapeau et surtout un profond sentiment national, les liens concrets qui unissent les citoyens ne rel\u00e8vent en rien du rapport juridique ou administratif r\u00e9sultant de la citoyennet\u00e9. Le Philippin ne croit pas \u00e0 l\u2019\u00c9tat, \u00e0 l\u2019administration et \u00e0 ses structures. Il ne paie ses imp\u00f4ts que contraint et forc\u00e9, comme dans beaucoup de pays, mais plus encore ici qu\u2019ailleurs parce que ses solidarit\u00e9s sont diff\u00e9rentes comme on l\u2019a vu tant de fois dans ces pages : la famille, les amis, les proches, tous ceux avec lesquels il peut \u00e9tablir des liens personnels. C\u2019est la relation personnelle qui compte, non l\u2019id\u00e9e ou la loi.<\/p>\n<p>Combien de fois, m\u00eame parmi les citoyens plus modernes, c\u2019est le contact, la recommandation, le coup de pouce qui fait avancer un dossier ou une demande, y compris au plus haut niveau. D\u2019o\u00f9 l\u2019impression que la fonction publique est inutile puisque, alors que celle-ci est ignor\u00e9e ou court-circuit\u00e9e, le pays marche quand m\u00eame. On comprend alors pourquoi le secteur associatif est si vivant : il est constitu\u00e9 de personnes qui se choisissent et se reconnaissent dans leurs int\u00e9r\u00eats et affinit\u00e9s communes. C\u2019est aussi pourquoi, a contrario, les partis politiques ne fonctionnent pas : le Philippin ne se reconna\u00eet pas dans des programmes pr\u00e9cis et d\u00e9taill\u00e9s, qui restent des abstractions tant que le parti n\u2019est pas au pouvoir. D\u2019o\u00f9 des discussions sans fin qui ne cessent de reprendre \u00e0 z\u00e9ro des projets qui ne se r\u00e9alisent jamais, jusqu\u2019au moment o\u00f9 une personne forte et charismatique surgit, devient l\u2019attraction des adh\u00e9sions et f\u00e9d\u00e8re le groupe pour le diriger. C\u2019est la personnalisation du pouvoir. Que ce soit dans l\u2019associatif ou dans le politique, elle est toujours dangereuse.<\/p>\n<p>L\u2019inconv\u00e9nient de la relation personnelle c\u2019est qu\u2019elle ne voit que son int\u00e9r\u00eat propre et non l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral. \u00c9rig\u00e9e en syst\u00e8me, elle s\u2019affronte \u00e0 un moment ou \u00e0 un autre \u00e0 la loi \u00e0 laquelle elle doit ob\u00e9ir, ou prend le risque de d\u00e9sob\u00e9ir. Les plus conscients des citoyens se rendent bien compte que ce qui est ressenti comme une richesse d\u2019humanit\u00e9 et de relation est en r\u00e9alit\u00e9 aussi un grave handicap pour la chose publique. Car un pays ne peut pas se d\u00e9velopper sur la simple relation individuelle, sans r\u00e8gle commune forte, sans une loi ayant autorit\u00e9 et qui r\u00e9gisse les relations locales ou nationales pour le bien de tous. Le dynamisme du secteur associatif que nous avons relev\u00e9 ne peut pas pallier toutes les faiblesses de l\u2019\u00c9tat qui en r\u00e9sultent.<\/p>\n<p>Le peu de familiarit\u00e9 avec la chose politique et l\u2019absence de formation dans ce domaine, pour la plus grande partie de la population, rend les Philippins pr\u00eats \u00e0 suivre celui ou celle qui sature l\u2019\u00e9cran de t\u00e9l\u00e9vision, m\u00eame s\u2019il est parfaitement incomp\u00e9tent. On pourrait \u00e9voquer le champion mondial de boxe poids plume, Manny Pacquiao, novice en politique, mais qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9lu \u00e0 la chambre des repr\u00e9sentants pour la premi\u00e8re fois en 2007 o\u00f9 il ne si\u00e8ge pratiquement pas. Il pourrait pr\u00e9tendre \u00e0 un si\u00e8ge au s\u00e9nat s\u2019il se pr\u00e9sentait en 2016 et pourquoi pas lancer une candidature \u00e0 la pr\u00e9sidence de la R\u00e9publique dans les ann\u00e9es 2020. La presse en parle d\u00e9j\u00e0. Le passage de Joseph Estrada, acteur de cin\u00e9ma de seconde zone, \u00e0 la Pr\u00e9sidence de la R\u00e9publique n\u2019avait pas laiss\u00e9 de traces positives, aussi bien de par son comportement personnel que des nominations qu\u2019il avait faites.<\/p>\n<p>Les inconv\u00e9nients d\u2019une hyper personnalisation affective de la politique pourrait \u00eatre compens\u00e9s par une fonction publique de grande qualit\u00e9. Mais si certains fonctionnaires sont rigoureux et comp\u00e9tents, on ne peut jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent que d\u00e9plorer l\u2019absence d\u2019un corps de fonctionnaires d\u2019un niveau suffisant c\u2019est-\u00e0-dire alliant \u00e0 la comp\u00e9tence un sens \u00e9lev\u00e9 du service public et du bien commun et rendant l\u2019administration capable de dominer les dossiers qui lui parviennent. Aussi, m\u00eame si un bon ministre g\u00e8re son d\u00e9partement avec efficacit\u00e9 comme le fait Madame Leila de Lima au minist\u00e8re de la Justice du gouvernement Aquino, elle ne peut pas compter sur son administration, qui tra\u00eene les pieds, englu\u00e9e qu\u2019elle est dans les fonctionnements in\u00e9vitablement client\u00e9listes, typiques d\u2019une gestion domin\u00e9e par les relations personnelles.<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience unique de la r\u00e9volution de 1986, qu\u2019il fallait longuement \u00e9voquer, avait laiss\u00e9 de grands espoirs. Le pays \u00e9tait en train de sortir de vingt ans de dictature. L\u2019engagement de foules immenses laissait augurer d\u2019un renouvellement politique radical et durable. La nouveaut\u00e9 de la pr\u00e9sidente, Cory Aquino, permettait tous les espoirs. Mais c\u2019\u00e9tait se tromper sur la nature r\u00e9elle de la r\u00e9volution du <em>\u00ab people power \u00bb<\/em> : elle n\u2019\u00e9tait pas v\u00e9ritablement politique ; elle ne touchait pas \u00e0 la racine les fonctionnements politiques et culturels des Philippins, mais seulement les principes formels de la d\u00e9mocratie juridique, qui ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9tablis. Dans ce cadre, la d\u00e9mocratie philippine a poursuivi son chemin qui lui avait valu des succ\u00e8s dans les ann\u00e9es trente, mais qui devait encore faire ses preuves pour les ann\u00e9es d\u2019apr\u00e8s-guerre. Comme on l\u2019a vu, les errements d\u2019avant 1986 ont peu \u00e0 peu r\u00e9apparu, les r\u00e9formes attendues, comme la r\u00e9forme agraire, n\u2019ont pu \u00eatre men\u00e9es \u00e0 terme. Les grandes familles et leurs int\u00e9r\u00eats dominent toujours.<\/p>\n<p>L\u2019hybridit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 le principal fil conducteur de ce livre parce qu\u2019elle est partout pr\u00e9sente dans les constatations de l\u2019observateur et semble souvent s\u2019imposer pour la compr\u00e9hension des Philippines et de ses probl\u00e8mes majeurs. Mais on aurait tort de s\u2019en tenir \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019elle serait, avec les handicaps naturels souvent \u00e9voqu\u00e9s, une infortune insurmontable avec laquelle il n\u2019y aurait qu\u2019\u00e0 composer tant bien que mal. Que l\u2019on pense \u00e0 des pays comme le Japon et la Cor\u00e9e, eux aussi marqu\u00e9s par l\u2019hybridit\u00e9. Avec des climats diff\u00e9rents, ils ne sont pas non plus \u00e9pargn\u00e9s par les catastrophes naturelles fr\u00e9quentes. Et pourtant, alors qu\u2019ils \u00e9taient beaucoup moins d\u00e9velopp\u00e9s que les Philippines dans les ann\u00e9es 1930 ils ont rattrap\u00e9 leur retard et courent maintenant dans le peloton de t\u00eate des pays les plus d\u00e9velopp\u00e9s. C\u2019est que l\u2019hybridit\u00e9 n\u2019est pas v\u00e9cue de la m\u00eame mani\u00e8re par des peuples diff\u00e9rents. Alors que les Cor\u00e9ens et les Japonais ont int\u00e9gr\u00e9 totalement la logique et la rationalit\u00e9 moderne tout en conservant leur forte culture, les Philippins ont eu une attitude diff\u00e9rente. Ils n\u2019ont pas laiss\u00e9 la logique occidentale entrer dans leur fonctionnement public. Ils ont voulu conserver une partie de leur culture des relations humaines \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de leur vie publique, lui donnant parfois la priorit\u00e9 sur la loi moderne et rationnelle. D\u2019o\u00f9 une administration trop faible, soumise encore et toujours au client\u00e9lisme, dans un monde politique peu structur\u00e9 soumis \u00e0 une corruption tr\u00e8s r\u00e9pandue.<\/p>\n<p>La perte de l\u2019hybridit\u00e9 ne serait cependant pas une bonne orientation. On la constate chez bon nombre de Philippins qui, fascin\u00e9s par le mod\u00e8le am\u00e9ricain, l\u2019ont compl\u00e8tement adopt\u00e9 en perdant une partie de leur identit\u00e9, jusqu\u2019au point de perdre l\u2019usage de leur propre langue. Mais dans leur d\u00e9veloppement, ils ont aussi perdu le sens de la solidarit\u00e9, de la coh\u00e9sion, et du soutien mutuel avec ceux qui sont plus \u00e9loign\u00e9s d&rsquo;eux.<\/p>\n<p>A l\u2019\u00e9chelle d\u2019une nation de 100 millions d\u2019habitants, des structures nationales solides et fortes sont indispensables et doivent n\u00e9cessairement \u00eatre accept\u00e9es. On a dit les quelques progr\u00e8s d\u00e9j\u00e0 faits sous la pr\u00e9sidence actuelle. L\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de 2016 sera d\u00e9terminante pour les ann\u00e9es suivantes : si le Pr\u00e9sident Aquino est suivi par un successeur de m\u00eame profil, le pays profitera de nombreuses ann\u00e9es de continuit\u00e9 dans le respect de la loi.<\/p>\n<p>Nous nous interrogions en introduction sur les moyens de construire une nation dans cet archipel complexe et fragile. Parce qu\u2019il est essentiel de bien les identifier et les comprendre pour les surmonter, nous avons beaucoup insist\u00e9 sur les probl\u00e8mes et les handicaps de la soci\u00e9t\u00e9, au risque parfois de noircir un peu le tableau. Car des progr\u00e8s consid\u00e9rables et un r\u00e9el d\u00e9veloppement sont en cours depuis trente ans avec des avanc\u00e9es et certes aussi des reculs, selon que la loi a \u00e9t\u00e9 respect\u00e9e autant par les politiques que par les membres de la soci\u00e9t\u00e9 civile. Les efforts tr\u00e8s importants d\u2019\u00e9ducation et de formation devraient progressivement porter leur fruit si les plus comp\u00e9tents des \u00e9tudiants form\u00e9s restent au pays pour apporter leur contribution. La r\u00e9silience courageuse d\u2019une population devant tant de ph\u00e9nom\u00e8nes naturels extr\u00eames est une garantie pour les ann\u00e9es plus difficiles qui s\u2019annoncent. La pacification presque compl\u00e8te du pays autant du c\u00f4t\u00e9 du Front Moro que des groupes de la New People\u2019s Army devrait ouvrir une p\u00e9riode de paix propice au d\u00e9veloppement. Les atouts et le dynamisme du pays sont consid\u00e9rables au point qu\u2019il a m\u00eame pris la t\u00eate de la croissance en Asie. M\u00eame s\u2019il reste beaucoup \u00e0 faire, les Philippines sont peut-\u00eatre en train de trouver le chemin d\u2019une hybridit\u00e9 qui r\u00e9ussit.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"notes\"><strong><span style=\"color: #0000ff;\">Notes<\/span><\/strong><\/p>\n<div class=\"documentTexte\">\n<p><em>(1) A para\u00eetre chez Lessius, janvier 2015, 192 p., 15 euros.<\/em><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Prochaine destination du pape Pierre de Charentenay, j\u00e9suite, r\u00e9dacteur \u00e0 la Civilta Cattolica Lorsque le pape Fran\u00e7ois atterrira \u00e0 Manille le 15 janvier prochain, nul doute que l\u2019accueil que lui r\u00e9servera la population sera immense. 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