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…un authentique politicien chrétien*

«Shahbaz Bhatti a été la voix de la Vérité. Et cette voix ne s’éteindra pas parce que la Vérité triomphera. Le ministre Bhatti a été un émissaire de la Lumière. Et la Lumière ne sera pas vaincue par les ténèbres.» Paroles percutantes prononcées par Mgr Joseph Coutts, évêque de Faisalabad au Pakistan, pour décrire l’homme politique lâchement assassiné le 2 mars 2011 par des extrémistes musulmans. L’évêque présidait la cérémonie des obsèques du ministre pour la Protection des minorités religieuses, à Kushpur (Pakistan), village d’origine de Shahbaz Bhatti.

Shahbaz Bhatti, politicien chrétien et martyr (photo CNS/Bob Roller).

Shabbaz Bhatti, politivcien chrétien et martyr (photo CNS/Bob Roller).

Shahbaz Bhatti est né le 9 septembre 1968. Tout jeune enfant, Shahbaz entend l’histoire du Christ. Vivement touché par le sacrifice que Jésus fait de sa vie pour son peuple, il étudie à fond le catéchisme dans son village, Kushphur, fondé par les Dominicains et devient un catholique ardent.

Adolescent, il organise des rencontres dont le but est l’étude de la Parole de Dieu. Les passages qui l’interpellent le plus dans la Bible sont ceux qui disent: «J’avais faim, et vous m’avez donné à manger; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli; j’étais nu, et vous m’avez habillé; j’étais malade, et vous m’avez visité; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi!». Aussi disait-il, «lorsque je vois des personnes pauvres et dans le besoin, je pense que c’est Jésus qui vient à ma rencontre sous leurs traits».

De la foi aux actes

Cette grande sensibilité spirituelle l’amène, alors qu’il est encore étudiant, à prendre conscience des difficultés et souffrances auxquelles sont confrontés les chrétiens dans son pays à majorité musulmane, le Pakistan; il fonde alors le Front chrétien de libération.

En 1985 (il n’a encore que 17 ans), il découvre que ce sont toutes les minorités qui souffrent dans son pays; pas uniquement les chrétiens. C’est alors qu’il prend la décision de consacrer sa vie à la défense des droits des minorités. Pour ce faire, il fonde L’Alliance de toutes les minorités du Pakistan (APMA) («All Pakistan Minorities Alliance»).

Une de ses premières batailles sera celle qu’il livre contre la Loi sur le blasphème, introduite en 1986, et utilisée pour opprimer les minorités religieuses du pays; en particulier, la communauté chrétienne, plus ciblée par cette nouvelle norme.

En 2002, Shahbaz Bhatti joint le Parti du peuple pakistanais (PPP) (1). Le 2 novembre 2008, il est nommé ministre pour la défense des minorités religieuses. C’est la première fois, dans l’histoire du Pakistan, que ce cabinet ministériel est une entité propre qui possède le même statut que les autres ministères. Auparavant, la Protection des minorités était un sous-cabinet et ses responsables devaient travailler sous les ordres d’un autre ministère.

Un serment-témoignage

Alors qu’il prête serment devant le président Asif Ali Zardari, le nouveau ministre Bhatti précise qu’il accepte ce poste pour l’amour «des opprimés, des laissés-pour-compte et des marginaux» du Pakistan et rappelle qu’il a dédié sa vie «à la lutte pour l’égalité de tous, la justice sociale, la liberté religieuse et pour le relèvement et les droits des communautés constituées par les minorités religieuses du Pakistan.»

Shahbaz Bhatti souligne aussi qu’il veut envoyer «un message d’espoir aux gens qui vivent une vie de déception, de désillusion et de désespoir. Jésus est le centre de ma vie, témoigne le nouveau ministre, et je veux être son disciple à travers toutes mes actions, en partageant l’amour de Dieu pour les pauvres, les opprimés, tous ceux au Pakistan qui souffrent et qui sont dans le besoin».

Une foule émue entoure le cercueil du ministre pakistanais pour les minorités religieuses, abattu le 2 mars dernier, après qu’on lui ait tendu une embuscade sur le chemin de son bureau. Shahbaz Bhatti, un catholique convaincu, était le seul ministre chrétien du gouvernement pakistanais. Sa prise de position publique contre la loi sur le blasphème lui avait attiré l’ire des groupes extrémistes musulmans qui menaçaient de le tuer depuis déjà deux ans (photo CNS/Faisal Mahmood, Reuters).

De plus, il signale qu’il proposera «des réformes législatives, pour la promotion et la protection des droits des minorités. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour promouvoir l’unité et la compréhension afin d’abolir les attitudes d’intolérance, de haine, de préjudice et de violence».

Il a finalement remercié le président Zardari et le premier ministre Raza Gilani pour avoir reconnu la «valeur des minorités pour l’équilibre interne du pays», ce qui donne «un sens de l’égalité» des droits de toutes les composantes de la société pakistanaise.

Un ministre actif

Depuis son entrée au gouvernement pakistanais en 2008, Bhatti avait fait avancer beaucoup de choses pour les minorités. Tout d’abord, il prônait la liberté religieuse pour tous les Pakistanais quelle que soit leur foi, chrétiens, hindouistes ou musulmans.

Il a mis sur pied une campagne nationale pour promouvoir l’harmonie interreligieuse. Il avait réussi à obtenir que 5 % des postes au sein des ministères et 4 sièges au Sénat soient réservés aux minorités. Il a créé une ligne téléphonique ouverte 24 heures sur 24 pour recevoir les appels concernant des violences contre les minorités religieuses. Il soutenait les chrétiens des quartiers les plus pauvres dans leurs batailles pour le droit de propriété. Il a proposé au ministère de l’Éducation un programme de religions comparées dans les écoles. Il a fait ouvrir dans les prisons des lieux de prière pour les non-musulmans.

Récemment, il avait démarré un projet de protection des objets d’art et des sites religieux relevant de différentes confessions religieuses. Il était en pourparlers avec le gouvernement pour le convaincre de respecter les jours de fête et de repos propres aux minorités religieuses.

Il avait déjà donné sa vie

Shahbaz Bhatti savait que sa vie était en danger. Il avait commencé à recevoir des menaces de mort en 2009, au moment où il avait dénoncé les violences à l’encontre des chrétiens, dans la province de Gojra. Ces menaces s’étaient multipliées depuis qu’il avait manifesté sa volonté d’abroger les lois anti-blasphème en vigueur au Pakistan. L’article 295 C du code pénal pakistanais prévoit que «quiconque aura profané le nom sacré du prophète sera puni de mort».

Au mois de novembre 2010, Bhatti avait présenté au président Zardari une demande de clémence pour Asia Bibi, cette chrétienne mère de cinq enfants, condamnée à mort pour avoir soi-disant blasphémé contre le Coran. Les diverses menaces n’avaient en rien diminué l’action du politicien catholique pakistanais. À la fin janvier, Shahbaz affirmait à l’agence Fides: «Mon combat se poursuivra malgré les difficultés et les menaces que j’ai reçues. Mon seul but est de défendre les droits fondamentaux, la liberté religieuse et la vie même des chrétiens et des autres minorités religieuses. Je suis prêt à tout sacrifice pour cette mission que j’exerce avec l’esprit d’un serviteur de Dieu.»

«Je marche sur le chemin de la croix…»

Peu de temps avant sa mort, il avait fait à la BBC une déclaration percutante. «Les forces de violence, les organisations militaires des Talibans et d’Al Quaïda veulent imposer leur philosophie ridicule au Pakistan et, quiconque s’oppose à cette philosophie ridicule se voit menacé. Mais je mène cette campagne contre les lois de la Charia, pour l’abolition de la loi anti-blasphème et parce que je parle au nom des opprimés et des chrétiens martyrisés et persécutés ainsi que d’autres minorités. Ces Talibans me menacent, mais je veux partager le fait que je crois en Jésus Christ qui a donné totalement Sa vie pour nous. Je sais ce que signifie “la Croix” et je marche sur le chemin de la Croix. Je suis prêt à mourir pour notre cause. Je vis pour notre communauté minoritaire et pour les personnes qui souffrent. Je suis prêt à mourir pour défendre leurs droits… Aussi, ces menaces et ces avertissements ne peuvent en rien changer mon opinion et mes principes. Je préfère mourir pour ces principes et pour la justice envers ma communauté plutôt que de me laisser aller au compromis…».

Le drame

Le 2 mars au matin, Shahbaz Bhatti, 42 ans, venait de quitter son domicile pour se rendre à son bureau, «quand, à l’improviste, une petite voiture de marque Suzuki s’est approchée de la voiture du ministre, raconte une dépêche de l’agence Fides. Un coup de feu en est partie en direction du chauffeur afin d’arrêter la voiture. Un groupe d’hommes armés et masqués a ensuite extrait le ministre de sa voiture et l’a criblé de coups de feu. L’exécution, qui a vu l’emploi d’armes automatiques, aurait duré près de deux minutes. Le commando a ensuite pris la fuite. Le chauffeur a conduit le ministre à l’hôpital d’Islamabad où Bhatti est arrivé déjà mort.»

L’assassinat serait attribuable à un groupe de Talibans, selon des tracts signés «Tehrik-i-Taliban- Punjab», retrouvés sur les lieux du crime, bien qu’il n’y ait pas eu de revendication officielle. Ces tracts portaient la mention suivante: «Shahbaz Bhatti a été tué parce qu’il était un chrétien, un infidèle et un blasphème».

Stupeur, douleur et consternation résument bien les sentiments de tous ceux qui ont réagi publiquement à ce crime horrible. Mais un autre état d’esprit émerge également: l’admiration. Oui, l’admiration pour le courage, l’abnégation, l’esprit de service et la grande foi de cet homme qui n’a pas hésité à donner sa vie pour ses frères en suivant l’exemple du Christ.

 Haine et violence institutionnalisées

Au lendemain de la mort du ministre, le père Robert McCulloch, missionnaire de Saint Colomban présent depuis 30 ans au Pakistan confiait à Fides que selon lui, Bhatti était «une victime de la haine religieuse». Une phrase en particulier inscrite sur les tracts de revendication du crime par le groupe “Tehrik-i-Taliban- Punjab” ne laisse aucun doute dans l’esprit du missionnaire: «Par la grâce d’Allah, tous ceux qui sont membres de la Commission de révision iront en enfer».
Selon le père McCulloch, «les assassinats au nom de la religion ont fait un autre bond en avant terrifiant. Tous ceux qui se sont engagés en faveur de la réforme de la loi sur le blasphème sont en danger», soutient le missionnaire de Saint Colomban.

Paul Bhatti, un des frères du ministre catholique assassiné au Pakistan, a été nommé “conseiller spécial” du Premier Ministre du Pakistan pour les affaires des Minorités religieuses, le 24 mars dernier (photo CNS/Paul Haring).

Rappelons ici que le 4 janvier dernier, le gouverneur de la province du Punjab au Pakistan, Salman Taseer a été tué en raison de son soutien à la cause d’Asia Bibi. Taseer, un musulman modéré, a été abattu par un de ses propres gardes du corps. Le gouverneur membre du parti au pouvoir le «Pakistan People’s Party» s’était prononcé peu avant contre la loi anti-blasphème.

Sa prise de position avait suscité la colère des extrémistes musulmans. Ces derniers avaient alors prononcé une fatwa à son endroit. Le gouverneur Taseer s’était dit prêt à se lever pour que le Pakistan puisse être davantage «progressiste et pacifiste».

Le père McCulloch, a expliqué à Fides que les homicides motivés par la religion sont justifiés publiquement au Pakistan par des extrémistes islamiques qui les qualifient «d’actes qui font plaisir à Allah et qui garantissent le salut immédiat».
Selon le missionnaire, les autorités civiles et les musulmans modérés devraient prendre position et «adopter des mesures efficaces contre cet usage barbare et pervers de la religion».

Et le prêtre d’ajouter que la haine religieuse est cultivée et alimentée dans les écoles publiques pakistanaises qui sont devenues «d’étroites parentes des medersas», ces écoles islamiques qui enseignent l’islam le plus rétrograde. L’une des raisons de la diffusion de cette mentalité explique le missionnaire à Fides, «est un système éducatif pervers. La distorsion des faits dans les manuels scolaires est la source majeure des tendances extrémistes qui ont un impact dévastateur sur la société». Dans certains textes officiels, ajoute-t-il, les minorités religieuses sont totalement exclues et ne sont pas même considérées comme «partie intégrante de la nation».

Qui prendra la relève?

L’œuvre du ministre Bhatti demeurera-t-elle inachevée? C’est la question qui était sur toutes les lèvres au lendemain de cette tragédie. Surtout chez ceux qui sont directement concernés, les minorités religieuses du Pakistan.

Le 24 mars dernier, l’agence Fides apprenait de sources gouvernementales au Pakistan que Paul Bhatti, frère du ministre assassiné Shahbaz Bhatti, venait d’être nommé “Conseiller spécial” du Premier Ministre du Pakistan pour les affaires des Minorités religieuses. Dans ce rôle, M. Bhatti «disposera de pouvoirs exécutifs similaires à ceux d’un ministre et il devra prêter serment officiellement dans le cadre de ses nouvelles fonctions au cours des prochains jours», précise Fides. Paul Bhatti, qui hésitait à accepter la proposition du gouvernement, a levé ses dernières réserves après que le gouvernement pakistanais lui ait confirmé les pleins pouvoirs afin de poursuivre la mission de son frère en faveur des droits des minorités religieuses.

Paul Bhatti avait fui le Pakistan en 2002 et s’était rendu en Inde. Il a ensuite vécu et étudié à Trévise (Italie), pour devenir spécialiste en chirurgie d’urgence. Revenu au pays pour les obsèques de son frère Shahbaz, en mars dernier, il a été élu nouveau directeur de la «All Pakistan Minorities Alliance» (APMA), le réseau fondé par Shahbaz Bhatti en 2002, pour la défense des minorités religieuses. Les délégués de l’APMA estiment qu’il est «la bonne personne pour poursuivre la mission de Shahbaz».

Nouveau témoin de la foi

Lors d’une veillée de prière solennelle à Rome, organisée par la Communauté de San Egidio en l’église de Saint Barthélemy sur l’île Tiberine, le 6 avril dernier Shahbaz Bhatti a été compté parmi les «nouveaux témoins de la foi». L’église, qui renferme les reliques des martyrs de la foi des temps modernes de tous les continents est dédiée aux «nouveaux témoins de la foi».

Au cours de la célébration, la Bible personnelle de Shahbaz Bhatti en langue urdu a été déposée sur l’autel dédié aux martyrs de l’Asie et de l’Océanie. Mgr Joseph Coutts, évêque de Faisalabad et nouveau président de la Conférence épiscopale du Pakistan, et Paul Bhatti, frère de Shahbaz et actuel Conseiller spécial du Premier Ministre du Pakistan pour les minorités religieuses ont pris part à la célébration.

La veillée de prière était précédée par une rencontre intitulée «Shahbaz Batti, une vie pour le dialogue et la coexistence au Pakistan» à laquelle ont participé le ministre italien des Affaires étrangères, Franco Frattini, Mgr Coutts, Paul Bhatti et l’imam de la grande mosquée de Lahore, Syed Muhammad Abdul Khabir Azaz. Ce dernier a fait état de la nécessité d’une «amitié entre chrétiens et musulmans au Pakistan». Mgr Coutts a souligné quant à lui qu’«aujourd’hui, il appartient aux chrétiens pakistanais de suivre les traces de Bhatti dans sa mission de défense de l’harmonie et de la liberté religieuse».

Il a également rappelé que «Shahbaz Bhatti a vécu avec cohérence la foi chrétienne dans tous les aspects de sa vie» et qu’il représente un exemple comme «témoignage de la foi dans la vie politique».

Le 25 mars dernier, la Conférence épiscopale du Pakistan, réunie en assemblée plénière à Multan (une ville du Pakistan, située dans le sud de la province du Pendjab), acheminait au Saint-Siège une requête demandant de proclamer le ministre catholique Shahbaz Bhatti assassiné le 2 mars dernier, «martyr et patron de la liberté religieuse» (CNS – Apic – Fides – BE – Asia News).

Note:
1-Le PPP a été fondé en 1967 par Zulfikar Alî Bhutto dont il est le premier président. Après son exécution le 4 avril 1979, Sa fille Benazir Bhutto, lui succède jusqu’à son assassinat le 27 décembre 2007. Le 30 décembre 2007, son fils Bilawal Bhutto Zardari est élu président et son père Asif Ali Zardari co-président. Bilawal en est donc le 3e président, mais selon les rumeurs c’est son père qui dirige dans les faits.

*  Article paru dans Le NIC, 8 mars 2011

 

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