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L’exposé précédent aura pu faire penser que la marque du péché originel, imprimée dans l’âme à la conception, découle fondamentalement de la structure biologico-spirituelle de la personne humaine. Mais ce serait une grave erreur de croire que l’incarnation de l’âme immortelle dans un corps mortel en serait l’inévitable cause. Si c’était le cas, le Créateur serait responsable de l’alliage problématique des deux substances puisqu’il insuffle l’âme –  « l’haleine de vie » (cf. Gn 2, 7) – dans la chair au moment de la création de chaque être humain particulier.

Tableau de Raphaël représentant le combat de l’archange saint Michel terrassant le démon.

La tache originelle ne provient pas de l’union de l’esprit à la matière mais du fait que l’amalgame s’effectue à contre-courant de la Source créatrice. Lors de la conception dans le sein maternel, l’âme spirituelle est contrainte de se détourner de son Créateur pour devenir le principe vital du corps et s’investir dans la construction des organes et des sens indispensables au contact avec le monde physique. Ce n’est pas le développement de l’organisme qui est litigieux mais la volte-face de l’âme par rapport à la Divinité.

Ce retournement de l’âme introduit dans la nature humaine un conditionnement qui échappe au contrôle de l’individu parvenu à l’âge de la responsabilité morale. Conditionnement qui accentue l’éloignement de Dieu tout au cours de la croissance postnatale en priorisant le développement de la conscience en lien avec l’environnement extérieur plutôt qu’en relation intérieure à Dieu.

Conditionnement originel

La Genèse évoque ce revirement sous la figure du couple qui occulte l’interdit divin pour consommer le  fruit de l’arbre « séduisant à voir » et « désirable pour acquérir le discernement ». Pour saisir l’OBJET convoité par les sens, l’homme et la femme se font sourds à la Voix intérieure et s’aliènent ainsi de leur intériorité.

Alors, ils prennent peur ! Car ils se retrouvent esseulés, privés des repères de leur développement, et deviennent conscients de leur précarité au milieu des aléas de la matérialité.

J’ai entendu ton pas dans le jardin, répondit l’homme, j’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché… L’homme et sa femme se cachèrent devant Yahvé Dieu parmi les arbres du jardin » (3, 8.10).

L’infraction a pour effet immédiat de creuser un fossé entre la conscience et le monde objectif. La nature, au milieu de laquelle ils vivaient en harmonie, leur est devenue étrangère. Ils s’en servent alors comme d’un écran – les arbres du jardin – pour cacher leur culpabilité. Mais Dieu les confronte aux conséquences de l’extraversion de leur conscience.

À la femme il [Dieu] dit : “Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras des fils. Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi”.
À l’homme il dit : (…) “Maudit soit le sol à cause de toi ! À force de peines tu en tireras subsistance tous les jours de ta vie. Il produira pour toi épines et chardons et tu mangeras l’herbe des champs. À la sueur de ton visage tu mangeras ton pain, jusqu’à ce que tu retournes au sol, puisque tu en fus tiré. Car tu es glaise et tu retourneras à la glaise” »
(Gn 3, 16-19).

La sentence du Créateur ne devrait pas être interprétée comme des représailles projetées dans la réalité objective. Après le transgression, Dieu n’a pas créé instantanément « épines et chardons » pour punir les contrevenants. Ils existaient déjà. Il n’a pas remodelé la nature pour y intégrer des mesures de répressions. Avant et après, le monde est le même.

Ce qui est modifié par la faute, ce ne sont pas les lois universelles mais la conscience humaine. Le mouvement de bascule de la conscience provoqué par l’extraversion a rendu l’homme et la femme vulnérables : « J’ai eu peur parce que je suis nu ». Protégés jusque-là par la Providence divine, ils étaient inconscients des dangers, leur conscience étant toute intérieure, abouchée à la Source de l’être. Ils devront désormais affronter les obstacles extérieurs dus à la matérialité et se battre contre l’adversité pour survivre et se développer au plan terrestre.  

À remarquer que ces conséquences ne devraient pas être prises littéralement comme d’incontournables fatalités auxquelles il n’y a qu’à se résigner. Il s’agit plutôt d’effets que l’humanité devra combattre et corriger à l’interne au cours de son évolution.

Par exemple, la multiplication des douleurs de l’enfantement de la femme ne signifie pas que tout moyen visant à les réduire serait proscrit. Le fait que le sol produise épines et chardons n’impose pas qu’il faille laisser les mauvaises herbes détruire les bonnes. La domination de la femme par l’homme ne justifie pas l’oppression du sexe féminin dans les diverses sociétés ; elle indique plutôt le terrain du combat pour sa libération. Finalement, la production du pain quotidien à la sueur du visage ne constitue pas une condamnation au travail manuel mais un rappel de l’étoffe dont est constituée la nature humaine : « tu es glaise et tu retourneras à la glaise ».

Avant toute faute, le corps humain a été tissé dans la matière et retourne à la matière. L’extinction du corps – la mort –, ce n’est donc pas une punition infligée en représailles contre la désobéissance du couple. C’est la condition humaine voulue par le Créateur (cf. Gn 2, 7). La Genèse confirme ici que la création de l’humanité implique, dès le début, la mort physique.

Quelle mort ?

L’affirmation que, dès l’origine, la mort physique  est inhérente à la nature humaine pourra surprendre. Cette induction semble contredire une certaine prédication traditionnelle voulant que la mort ait été introduite dans le monde par le péché d’Adam. Il faut dire que, lus superficiellement, des passages de la sainte Écriture semblent corroborer cette interprétation[1].

La confusion provient de ce que l’on n’a pas clairement identifié la composante humaine visée par l’interdiction. L’on a cru que l’avertissement – « tu deviendras passible de mort » – s’appliquait au corps. L’on en a induit que le premier homme et la première femme avaient été créés physiquement immortels et étaient devenus mortels ainsi que toute leur descendance en conséquence du premier péché.

Cette conception, qui a inspiré ponctuellement de déplorables développements[2], ressort plus selon moi de spéculations culturelles dépassées que de la Genèse. Car la relecture du récit biblique dans le contexte contemporain, bien loin de confirmer de tels énoncés, les infirme plutôt. Voyons.

Et Yahvé Dieu fit à l’homme ce commandement : “Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas, car, le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort” » (2, 16-17).

Toute la question est de savoir de quelle mort il s’agit. La mort physique ou la mort spirituelle ? Le Créateur aurait-il menacé le premier homme de mort physique puisqu’il avait formé son corps à partir d’une matière sujette à l’usure et à la déstructuration : « Alors Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol (2, 7)… Tu es glaise et tu retourneras à la glaise » (3, 19) ?  La formation du corps de chair à partir du « sol » remonte à l’Acte créateur et non au péché. Est-il pensable, d’ailleurs, qu’un Dieu infiniment bon et infiniment aimable ait d’abord formé un homme et une femme physiquement immortels et les ait subséquemment restructurés pour les punir de leur faute en les rétrogradant en mortels ? Une telle hypothèse absurde ne colle pas du tout à l’esprit et à la lettre biblique… ni, a fortiori, aux données de la paléontologie.

Qui a raison ?

D’autre part, en mettant dans la bouche du Créateur une menace de mort physique, l’auteur inspiré aurait implicitement donné raison aux arguments du serpent. Ce dernier répliquait à la femme qui rapportait l’interdiction de manger, ni même de toucher à l’arbre « sous peine de mort » :

Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal » (Gn 3, 3-5).

Effectivement, le couple survit à la manducation du fruit. Loin de mourir, c’est précisément après avoir péché et avoir été chassés d’Éden[3] , selon ce que laisse entendre le scribe, que l’homme et la femme entrent dans leur existence historique et engendrent une progéniture. « L’homme appela sa femme Ève, parce qu’elle fut la mère de tous les vivants » (3, 20). La mère des vivants et non des morts ! Après s’être unie à son mari, Ève enfante un fils : « J’ai acquis un homme de par Yahvé » (4, 1), jubile-t-elle ! Bien que l’auteur inspiré lui ait attribué l’initiative dans la faute, Ève demeure unie à l’Auteur de la vie. Par sa fécondité, elle célèbre sa complicité avec le Seigneur pour l’engendrement de nouvelles vies humaines.

Quant au Créateur, il ne met pas à exécution une quelconque sentence de mort. Au contraire, il prend note du contexte difficile dans lequel devra désormais évoluer sa créature. Contexte, toutefois, qui ne remet pas en cause son plan de création ni même la relation privilégiée qu’il voudra maintenir avec l’humanité.   

Puis Yahvé Dieu dit : “Voilà que l’homme est devenu comme l’un de nous pour connaître le bien et le mal !” » (3, 22).

Étrange, ce devenir « comme l’un de nous » ! Pas seulement à cause du pluriel pour désigner la Divinité – un sujet dont nous avons déjà discuté. Surtout parce qu’il entérine le « vous serez comme des dieux » du serpent. Ici, le Créateur semble donner raison au Tentateur sur toute la ligne. Les contrevenants ne meurent pas après leur désobéissance, leurs yeux se sont ouverts sur une nouvelle réalité (3, 7) et ils accèdent à un statut réservé à la divinité.

Donc, le serpent aurait dit la vérité et c’est le Créateur qui aurait été trompeur ? Évidemment, une telle conclusion serait le monde à l’envers. La question qu’elle soulève, toutefois, incite à revenir à l’optique de l’auteur du récit. S’il avait eu l’intention de mettre dans la bouche du Créateur une menace de mort corporelle, il se serait implicitement rangé dans son récit dans le parti du Tentateur puisque la mort physique ne s’est pas concrétisée et qu’un niveau de réalité, jusque-là inaccessible, s’est ouvert pour le couple.

Or, sous des arguments dont la véracité est confirmée par le Créateur, le scribe biblique fait plutôt voir l’astuce du serpent. Sa ruse consiste à démentir Dieu en le faisant passer pour un tyran, jaloux de ses prérogatives. « Dieu sait que le jour » où vous mangerez « le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal », vous vous élèverez au niveau de la Divinité.

Le jeu des ambigüités

Reste à savoir quel est l’enjeu caché sous l’image de « l’arbre qui est au milieu du jardin » (3, 3) ? Ici se trouve la clef d’interprétation du mythe biblique. Comme nous l’avons déjà soutenu, on ne risque pas de trouver un tel “arbre” dans le monde physique. La « connaissance du bien et du mal » s’adresse forcément à la composante spirituelle de l’être humain. Ce n’est pas la composante corporelle qui peut être affectée par la manducation du “fruit” de cet “arbre” mais l’âme à l’intérieur du corps, la vie spécifiquement humaine de l’esprit.

Or, lorsque le serpent s’adresse au couple dans le jardin, il se confronte à la forme corporelle. Il parle de ce que les sens font paraître. Son discours alors joue sur des demi-vérités pour attirer l’homme et à la femme à l’extérieur d’eux-mêmes. Il dit vrai lorsqu’il affirme qu’ils ne mourront pas sur le coup de la désobéissance mais il ment en laissant entendre qu’ils ne mourront pas éventuellement. Il dit vrai lorsqu’il soutient que leurs yeux s’ouvriront mais il les trompe en omettant de les prévenir qu’ils prendront alors conscience de leur vulnérabilité. Il dit vrai lorsqu’il avance qu’ils connaîtront le bien et le mal mais il les induit en erreur en leur cachant le combat à finir qui sévit sur la plate-bande « des dieux ».

Contrairement au serpent, lorsque le Créateur adresse la parole aux humains, c’est à l’intérieur de la personne, au niveau de l’ÊTRE, qu’il parle. Il est la Source de la vie et ce qu’il a devant son regard, c’est l’âme particulière qui émane de son Acte créateur. Sa Parole s’adresse donc à l’esprit, au cœur de l’être humain et à son destin, non au corps. Et lorsqu’il avertit l’homme de ne pas s’arracher de la Présence divine pour consommer le fruit interdit « car le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort », c’est conséquemment de la mort de l’âme dont il est question.

« Tu deviendras passible de mort ! » Serait-ce à cause de la ressemblance euphonique des mots “passible” et “possible”, je vois dans cette formulation au futur – « tu deviendras – une prudente réserve qui n’a rien de catégorique. Dans toute cause juridique, il y a présomption d’innocence. Le jugement s’applique seulement lorsque le délit est démontré. Si donc je paraphrase l’avertissement divin (cf. 2, 15-18), j’avancerai ceci : tu deviendras susceptible de mourir dans ton âme.

Le grand combat   

À première vue, cette interprétation peut sembler gratuite. Mais elle fait plein de sens si l’on réfère à la signification de « l’arbre de la connaissance du bien et du mal ».

Cet arbre représente la réalité objective. Tout comme l’homme, le monde extérieur ne se réduit pas à la matière dont il est formé. Derrière l’écran des apparences se profile une lutte invisible. Depuis le « Au commencement » de la Genèse, l’univers est le théâtre d’une confrontation entre des forces contraires. Entre VIE et MATIÈRE, par exemple ! Si bien que la création, à la suite de la révolte des esprits céleste menée par Lucifer, est devenue un champ de bataille. Une guerre extrême entre les constructeurs et les destructeurs de la création, entre les anges et les démons.

À l’ORIGINE, Dieu a tellement aimé sa créature humaine qu’il lui a aménagé un espace intérieur, une intériorité privilégiée pour lui permettre de se développer à l’abri du conflit des esprits célestes. C’est pourquoi, « Yahvé Dieu planta un jardin en Éden, à l’orient, et y mit l’homme qu’il avait modelé ».

Mais en cédant à la tentation de se développer dans le monde objectif plutôt que dans le monde intérieur de la vie en Dieu, l’humanité s’est détournée de sa sécurité intérieure au risque d’être la proie du mal. En s’extirpant d’elle-même pour affronter le monde extérieur, elle est devenue l’enjeu de la lutte extérieure entre les forces du bien et les forces du mal.

Derrière la démarche concrète de l’humanité qui chemine dans le temps de l’Histoire se profile une rivalité titanesque pour la prédominance dans l’univers. Mais les forces en présence sont dérisoirement disproportionnées. On peut pressentir l’issue de la bataille en dépit de toutes les apparences contraires : le triomphe de Bien et la défaite du Mal.

Conclusion

Voilà donc en substance la révélation que le mythe de la Genèse vise à communiquer : Dieu a créé notre nature mais n’a pas voulu le péché accolé à notre nature. Il a voulu l’incarnation de l’âme mais n’a pas planifié sa déroute dans la chair. Il a conçu une humanité libre d’esprit et non esclave du corps. Il incline l’humanité au bien et non au mal. L’œuvre que le Créateur accomplit en l’humanité est infiniment admirable.

Tandis que le détournement du projet divin fomenté par le diable est abject et cruel. Ce qui se trame dans l’humanité sous la férule de l’ennemi de Dieu et des hommes, c’est l’artifice d’un MONDE contre nature, bâti par  les convoitises désordonnées du plaisir, de l’argent et du pouvoir. Un MONDE qui a inventé la guerre et les atrocités de toutes moutures qui défigurent le visage radieux d’une humanité formée à l’ORIGINE par les mains bienveillantes de notre Créateur bien-aimé.

À suivre : D’Adam à Caïn

Notes :


[1] « De même que par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort et qu’ainsi la mort a passé en tous les hommes… » (Ro 5, 12 +).

[2] Développements puritains et jansénistes qui discréditent implicitement la merveille du corps humain et la bonté de l’œuvre de chair comme relevant en bout de ligne d’une morbidité coupable.

[3]  C’est-à-dire, dans l’optique paléontologique, après l’expulsion de l’utérus terrestre – le règne animal – dont a émergé l’humanité.

Une réponse à 31- La Genèse revisitée – Le combat

  • On n’est pas habitué à un tel discours, mais que je le trouve très éclairant et je me propose de le relire plus en profondeur. Merci de réfléchir pour nous.

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