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Le développement de la conscience humaine sur la base de l’extériorité plutôt qu’à partir de l’intériorité peut apparaître à l’observateur objectif comme un incontournable aiguillage de l’évolution. L’extraversion découlerait de l’ordre naturel imposant une priorité aux perceptions sensorielles pour la survie de l’organisme dans un environnement précaire, potentiellement dangereux. Ce ne serait qu’une fois la sécurité obtenue que la lumière rationnelle pourrait, dans un deuxième temps, poindre faiblement comme l’aube avant de se faire plein jour.

À quel stage de l’évolution des hominidés l’homme est-il devenu un être rationnel doté d’une âme immortelle, capable de faire des choix moralement décisifs non seulement pour lui-même mais pour l’humanité de tous les temps ?

Cette séquence dans l’acquisition de la “conscience réfléchie” apparaît d’ailleurs conforme aux déterminismes de croissance de la “substance vivante” : “adaptation” et “dépassement”[1]. L’ajustement au contexte environnemental a dû d’abord être assuré, grâce à l’acuité des sens, pour permettre ensuite à la conscience, en quête de réponses aux questionnements existentiels, d’accéder au débat rationnel et à la liberté.

Il s’ensuivrait que la responsabilité des premiers humains “historiques”[2] dans la faute originelle serait atténuée – et peut-être même nulle et non avenue –, compte tenu des conditions difficiles dans lesquelles l’humanité a pu émerger graduellement du règne animal. La transition de l’intériorité vers l’extériorité, telle que présentée dans l’article précédent, pourrait alors se comparer à la douloureuse trajectoire du fœtus qui se fait expulser de l’Éden[3] douillet et chaud de l’utérus maternel pour venir au MONDE.

Un MONDE froid et inquiétant pour le nouveau-né où alterneront pourtant plaisirs et douleurs, rires joyeux et cris déchirants. Un MONDE pour connaître (naître avec) « le bien et le mal » ou, selon la traduction TOB, pour expérimenter « le bonheur et le malheur » (Gn 3, 5).

Le traumatisme

L’enfantement d’un être humain est une expérience on ne peut plus éprouvante. Dans la foulée de l’enseignement chrétien, on a pu soutenir que les douleurs prénatales sont une conséquence de la faute originelle. « Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras des fils » (Gn 3, 16).

Mais il est dit que les souffrances de la femme seraient “multipliées”. Qu’elles soient décuplées ne permet pas d’induire que les contractions de l’accouchement n’auraient pas existé du tout dans l’état d’innocence. Pour le point de vue objectif, les animaux aussi expérimentent les spasmes de la naissance.

Il est vrai que chez l’espèce humaine la souffrance est extrême, comparativement. Mais plutôt que la conséquence d’une faute morale, ce serait en raison des prédispositions physiques requises pour le développement de la conscience rationnelle. La grande taille du crâne du fœtus contenant les circonvolutions cérébrales, le support de cette conscience, serait la principale cause non seulement des douleurs de la parturiente mais du bébé aussi. Car l’angoisse de ce dernier, dont la tête est fortement comprimée par l’étroit passage vaginal, est si intense durant l’accouchement qu’elle marquera son inconscient durant toute la vie.

La naissance de l’humanité

En dépit du “traumatisme de la naissance”[4], naître en ce MONDE est un événement heureux. Vu d’une certaine distance – celle des parents, par exemple –, la naissance d’un enfant s’inscrit positivement dans la mémoire comme une merveilleuse manifestation de la tragique beauté de la VIE.

La femme, sur le point d’accoucher, s’attriste parce que son heure est venue ; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus des douleurs, dans la joie qu’un homme soit venu au monde » (Jn 16, 21).

Or, l’avènement des premiers humains sur la Terre ne devrait-il pas susciter aussi l’émerveillement et une telle joie ? Et ne pourrait-on pas décalquer de l’enfantement d’un nouvel humain, le scénario, à petite échelle, de l’émergence de l’espèce humaine du monde animal, soit le passage du deuxième (le monde des multicellulaires) au troisième palier (le monde de la conscience réfléchie) de la Maison de la vie[5] ? Le récit de la Genèse pourrait alors s’interpréter comme référant aux tragiques conditions de la survenance du genre humain sur notre planète.

Si bien que l’humanité n’aurait pas pu “naître” sans quitter l’Éden du monde animal, dont les déterminismes comportementaux sont infailliblement réglés. L’instinct n’est-il pas un abri sécuritaire contre les risques que la liberté fait courir ? Il faudra donc que les premiers humains s’en arrachent pour accéder à la rationalité et à la responsabilité morale.

Ce qui ferait induire que l’extraversion de la conscience constitue une inévitable épreuve douloureuse et, en même temps, une heureuse – que dis-je ! –, une prodigieuse étape franchie par l’évolution. Inversement, la fatalité de naître dans la douleur s’expliquerait comme une inévitable conséquence de l’estimable accession aux prérogatives de l’humanité.

Ainsi, le traumatisme de la naissance ferait suite à l’infraction originelle, implicite à l’extraversion de la conscience, que le scribe biblique symbolise par la manducation du fruit de « l’arbre de la connaissance du bien et du mal ». Pour le fœtus que nous avons tous été, ce fruit est interdit du fait qu’il ne peut se consommer qu’à la condition de vivre la douleur extrême de “mourir” à la sécurité du sein maternel. Une exclusion que l’âme du nouveau-né enregistre comme une punition, une culpabilité viscérale qui incline au repli de la conscience sur elle-même et constitue le fondement de la construction éventuelle d’un MOI égocentrique. Le nouveau-né se trouve ainsi marqué psychiquement par la nostalgie de l’Éden maternel, une régression vers l’origine qui le prédispose à la fermeture face à la VIE à cause de la souffrance que l’atterrissage brutal dans le MONDE implique.

L’interprétation culturelle

Cette interprétation objective projette une lumière oblique sur le récit de la chute. Elle peut être l’occasion d’un aggiornamento – une “mise à jour” pastorale du témoignage du peuple de Dieu dans le monde. Car la relecture du récit biblique dans l’optique de la culture séculière actuelle peut en effet permettre une clarification de certains énoncés de la doctrine chrétienne dérivés de conceptions culturelles dépassées.

Mais il y a un problème avec cette interprétation objective du scénario originel ! C’est le terme inévitable. Ce que l’on désigne comme étant le “péché originel” aurait-il été la cause inévitable du progrès que constituerait l’extraversion de la conscience ?

La réponse à cette question ne se trouve pas du côté de l’observation objective de la réalité. Le côté subjectif de la foi peut seul y répondre. Encore faut-il comprendre ce que la Bible révèle réellement, et c’est bien ce que nous recherchons[6] avec la grâce de Dieu !

Bien que l’interprétation objective du mythe de la Genèse puisse être limitée dans ses conclusions – ou même erronée lorsque des inductions hâtives, contraires aux données de la foi en sont tirées –, elle comporte plusieurs avantages pour une lecture plus pointue du texte biblique. D’abord, elle montre que l’état d’innocence dans l’Éden ne peut que correspondre, au plan historique, à la vie intra-utérine de l’humanité. Qu’est-ce à dire ?

N’avons-nous pas déjà observé que toutes les réalités (incluant la lumière et la matière) surviennent dans le monde visible à la suite d’une période d’organisation invisible, un temps de préparation indétectable objectivement ? Un peu comme la graine qui est enfouie invisiblement pour un temps de germination avant que la plante puisse surgir visiblement du sol.

L’humanité ne fait pas exception. Elle a pu connaître une longue période de gestation, c’est-à-dire une ère d’in-articulation de la pensée consciente, avant de “naître” à une rationalité apte à faire des choix moraux. Donc, une naissance obligée – en même temps problématique à cause de la liberté –, liée à la matérialité extérieure et découlant inévitablement de la structure biologique de tout organisme vivant.

La culpabilité originelle

D’autre part, la perspective objective incite à une remise en question de la responsabilité exclusive d’un premier couple humain dans les maux de tous ordres qui sévissent dans l’humanité. Selon la conception traditionnelle, la désobéissance du premier homme et de la première femme aurait entraîné leur déchéance et celle de leur descendance. Ils porteraient donc personnellement la responsabilité du “péché fondateur” qui aurait eu pour effet d’introduire la souffrance et la mort dans la création jusqu’à la fin des temps[7].

Mais le cœur et l’esprit axés sur l’amour miséricordieux de Dieu rebutent l’idée qu’un premier couple, à peine émergé du règne animal, ait déterminé par son péché l’axe négatif de la création. Est-il pensable que le Créateur ait mis sur les frêles épaules d’humains préhistoriques la responsabilité non seulement de la condition mortelle de l’humanité mais des adversités du monde terrestre et même, de l’univers tout entier ? Car selon l’interprétation traditionnelle, notre planète aurait été soumise, à cause de ce péché originel, à la virulence des forces létales qui assaillent la nature.

Si tel était le cas, l’archéologie, la géologie, la physique ainsi que les autres sciences devraient constater une rupture dans le continuum des lois universelles, un renversement des conditions faisant suite à l’apparition des premiers humains pécheurs. Mais d’emblée, on estimerait absurde toute tentative de vérification rétroactive des répercussions du péché de nos premiers parents sur la structure de l’univers.

De plus, bien loin d’observer la déchéance d’un statut supérieur quelconque au départ de l’humanité, la paléontologie constate une ascension qualitative constante des hominidés dans le temps de l’Histoire. Une montée qui se traduit, au plan physique, par l’affinement esthétique des traits et, au plan culturel, par les progrès matériels de la civilisation et les avancés spirituels de la connaissance de Dieu.

Regard amoureux

Plutôt que de culpabiliser les premiers humains pour tous nos malheurs terrestres, ne devrait-on pas les aimer ardemment comme notre propre chair ? Ce sont des frères, nos pères et mères de la nuit des temps ! Il est hautement juste d’éprouver une profonde compassion à leur égard. Car ils ont dû déployer d’héroïques efforts pour se hausser au niveau de la raison. Ce qui n’a pu se faire sans de douloureux déchirements.

C’est pourquoi le croyant amoureux du Créateur et de sa création est bien inspiré de porter un regard de miséricorde et de reconnaissance sur les origines biologiques concrètes de l’humanité. Les humains préhistoriques n’ont pas été ni plus ni moins coupables que nous. Comme nous-mêmes, ils ont eu à lutter contre les tendances morbides de la chair. Et le fait que nous soyons parvenus là où nous sommes actuellement dans l’humanité indique que le bien en eux l’a emporté sur le mal et qu’ils ont bénéficié, sans toutefois en être conscients, de la grâce du salut générée par la croix du Christ.

Le croyant qui embrasse amoureusement toutes les dimensions de la foi sous tous les angles de la vie humaine peut alors comprendre et accepter joyeusement que la souffrance et la mort physiques soient inscrites dans la structure même de l’univers, bien avant que des humains existent sur la Terre et “chutent” dans le péché. Avant eux, la multitude des espèces animales a eu à combattre pendant des milliards d’années pour surmonter la vulnérabilité physique. Et même – ô paradoxe pascal, révélateur de « l’heureuse faute qui nous a valu un tel Rédempteur » –, la souffrance et la mort ont été des tremplins pour l’ascension de la substance vivante vers une VIE toujours plus haute, de plus en plus émancipée des contraintes dues à la matérialité.

Car propulsée par l’Esprit qui planait sur les eaux primordiales (cf. Gn 1, 2) pour en tirer les formes, l’évolution, depuis le « au commencement » universel, constitue rien de moins qu’une héroïque marche vers « la vie en plénitude » du Corps de Dieu, cet Organisme immortel que nous devenons tous ensemble et dont le Christ est la Tête.

L’historicité en question

Ces considérations inspirées de la culture séculière de notre époque peuvent encore clarifier certains énoncés dérivés du mythe biblique. Notamment, ce qui touche à l’historicité. Derrière la mise en scène d’un premier couple dont l’agir aurait marqué négativement le déroulement universel, la tradition chrétienne a cru voir des personnes en chair et en os qui ont réellement vécu et constitueraient le fondement biologique de l’espèce humaine.

Ce qui fait problème en regard des connaissances acquises dans les derniers siècles. Nous savons aujourd’hui que le genre humain a émergé de la souche animale, il y a des centaines de milliers, voire des millions d’années, si l’on accorde aux espèces antérieures à l’homme moderne (désigné Homo sapiens sapiens) le statut d’humanité[8]. Faut-il encore recevoir la narration biblique comme le reportage d’un fait remontant à la nuit des temps ? Ou alors, quel temps ? Celui de Homo habilis, de Homo erectus, de Homo neanderthalensis, de Homo sapiens, Cro-Magnon et compagnies ?

La montée de nos origines biologiques ne fait pas que mettre en doute l’interprétation historique. Elle soulève le problème de l’humanisation progressive. À quel stage de l’évolution des hominidés l’homme est-il devenu un être rationnel doté d’une âme immortelle, capable de faire des choix moralement décisifs non seulement pour lui-même mais pour l’humanité de tous les temps ?

Si j’anticipe sur mes propres conclusions, je dois constater que l’humanisation, même aujourd’hui, est encore loin d’être achevée en bien des cultures, incluant la nôtre. Ce ne sont pas les progrès dans l’ordre matériel qui la déterminent, bien qu’ils en fassent partie. L’humanisation s’effectue dans l’ordre moral et se manifeste par une croissance de l’AMOUR, l’amour de Dieu et des humains. L’humanisation, c’est la religion de l’AMOUR qui en est la clef. Si bien que plus l’homme est humain, plus il devient divin.

Or, qui d’entre nous peut se vanter d’être pleinement humain ? Qui peut prétendre reproduire parfaitement en lui-même « l’image et la ressemblance de Dieu » ? Je ne vois que des saints parvenus au pinacle de la perfection pour rendre compte d’un tel degré de bonté et de beauté.

Quant à la société dans laquelle nous vivons, un simple regard sur les actualités au quotidien suffit pour prendre conscience de son extrême distance de la perfection à laquelle elle est appelée depuis l’aube des temps. Elle est de fait plus que jamais à l’antipode du « monde nouveau » de la justice et de la paix, ce Royaume divin que les prophètes ont pressenti comme devant être établi, un Jour triomphal de joie, sur notre planète Terre !

À suivre : La “chute” en question

[1] Les termes entre guillemets réfèrent à des concepts développés dans mon ouvrage L’évolution de l’Alpha à l’Oméga (disponible en format papier et numérique à http://www.ac3m.org/?page_id=6174). La conscience réfléchie caractérise le niveau biologique spécifique de l’humanité. Pour ce qui est de la substance vivante, il s’agit d’un fluide vital invisible, postulé parallèlement à la substance matérielle, une énergie sous-jacente à tous les organismes vivants et dont les déterminismes se manifestent sous la forme de deux lois de croissance évolutive : la loi d’adaptation et la loi du dépassement.

[2] Le terme historique appliqué aux premiers humains est utilisé dans le sens très large de personnes ayant réellement vécues sur la Terre à une époque indéterminée.

[3] Allusion à l’expulsion du premier couple du jardin d’Éden (cf. Gn 3, 22-24).

[4] Cette expression ne réfère pas délibérément au contenu de l’ouvrage intitulé Le traumatisme de la naissance, publié en 1924 sous la plume d’Otto Rank, un psychothérapeute dont la théorie se démarque de la psychanalyse freudienne.

[5] Voir le graphique présenté dans l’article intitulé Les conséquences http://www.ac3m.org/?p=11248.

[6] Notre méthode consiste, dans un premier temps, à exclure les interprétations qui entrent en conflit avec la culture actuelle, basée sur les sciences positives. Une fois les conceptions relevant de cultures antérieures éliminées, la porte peut s’ouvrir, dans un deuxième temps, au sens “résiduel” du texte, qui est la part véritablement inspirée par l’Esprit.

[7] Comme nous le verrons dans un prochain article, c’est l’humanité d’hier d’aujourd’hui et de demain, qui est responsable du “péché originel” et porte le fardeau de ses conséquences… jusqu’à ce que Jésus vienne l’en libérer par la croix, une poutre verticale entre terre et ciel pour réconcilier l’humanité avec son Dieu, et une poutre horizontale pour embrasser d’un même amour l’humanité de tous les temps.

[8] Personnellement, je n’hésite pas à attribuer le statut d’humanité aux hominidés antérieurs à notre espèce mais une humanité encore dans l’enfance. Le bébé qui ne sait pas parler ou l’enfant qui n’est pas encore capable de raisonnements n’est pas moins humain pour autant. Or des fossiles de Neandertal et d’Homo erectus indiquent que ces espèces ensevelissaient leurs morts, une preuve de croyance à un Au-delà et à l’immortalité de l’âme.

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