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 Inutile de rechercher les traces archéologiques du jardin que le Créateur a aménagé pour « l’homme qu’il avait modelé ». L’Éden n’est pas un lieu géographique. C’est DANS l’être humain que Dieu « fit pousser du sol – c’est-à-dire du milieu terrestre – toute espèce d’arbres séduisants à voir et bons à manger ». Ces arbres symbolisent une panoplie de dons spirituels, de qualités virtuelles, de germes de vie aptes à croître et à produire des fruits d’humanité[1].

La création d’Eve selon une mosaïque de la Chapelle palatine de Palerme. © Dalbera.

Le caractère moral de l’Éden est indéniable. Le fait que le Créateur y “plante” « l’arbre de vie, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal » le confirme. De toute évidence, la « vie » et la « connaissance » ne se retrouvent pas parmi les espèces d’arbres du monde objectif. C’est la subjectivité humaine – le volet invisible et intérieur du RÉEL – qui est ici concernée.

D’entrée de jeu, donc, les arbres qui croissent « au milieu du jardin » – c’est-à-dire en plein cœur humain – donnent le ton pour l’interprétation de l’ensemble de ce récit à consonance mythique. De grâce, à ne pas prendre au pied de la lettre. Cette “histoire” ne se veut pas “historique”. Son décryptage s’avère d’autant plus crucial que l’enjeu est capital. Rien de moins que la vie ou la mort !

 Yahvé Dieu fit à l’homme ce commandement : “Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort” » (Gn 2, 16-17).

L’interdiction

Pourquoi cet interdit ? Pourquoi le Créateur aurait-il “planté” « l’arbre de la connaissance du bien et du mal » dans le jardin préparé expressément pour l’homme si c’était pour ensuite l’interdire ? Pourquoi aurait-il menacé de mort celui à qui il venait de donner le souffle vital ? Qu’est-ce que « passible de mort » signifie ? Une sentence applicable à un condamné ou l’effet d’une éventuelle transgression ? Et puisque nous savons que cette mise à l’épreuve s’est soldée par un échec, pourquoi un Dieu bon l’aurait-il maintenu avec toutes les conséquences désastreuses qui s’en sont suivies ? Dans son omniscience, ne savait-il pas que la mauvaise décision l’emporterait ?

Ce questionnement, tout impertinent qu’il paraisse, n’en demeure pas moins légitime. La suite du texte devra en répondre. Pour l’heure, l’écrivain sacré commence par mettre en valeur le bon et beau côté de la nature humaine. Il prévient ainsi l’amalgame de la face positive de l’humanité, voulue par le Créateur, au mauvais choix originel. Il voudra démontrer que ce n’est ni la connaissance rationnelle en elle-même ni la sexualité qui sont en cause dans la chute.

La rationalité

« Yahvé Dieu dit : “Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie” ». On peut induire de cette réflexion attribuée au Créateur que l’homme est incomplet. Il a besoin d’une « aide » pour assumer sa vocation terrestre. Pas uniquement au niveau de la complémentarité sexuelle mais dans le sens que sa création dans le temps n’est pas achevée. Dès l’origine, l’être humain est marqué par un incontournable besoin de complétude. Ce qui implique qu’il doive consentir à une évolution pour parvenir à son plein épanouissement.

Yahvé Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel et il les amena à l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donné. »

Le processus de création des animaux est le même que celui de l’homme. Toutes les espèces sans exception sont formées à partir du sol, soit la matière. Dans un article précédent, nous avons vu que les contingences environnementales changeantes auxquelles les organismes doivent s’adapter constituent les “mains” providentielles qui modélisent les espèces, incluant l’espèce humaine. Pour les animaux, toutefois, le Créateur n’a pas besoin d’insuffler le fluide vital dans les narines comme pour l’être humain. À la place, Dieu présente chaque espèce à l’homme pour qu’il leur donne un nom.

Cette assignation n’est pas anodine. Le pouvoir de nommer révèle le niveau ontologique dans lequel le genre humain est établi. Car le nom identifie l’essence, ce que l’organisme EST en lui-même. Donner un nom implique donc le dépassement des apparences sensorielles sur lesquelles se fonde la perception du niveau animal et constitue un plongeon par l’intelligence dans l’intériorité de ce qui est nommé. Cette scrutation peut s’effectuer grâce à une faculté exclusive à la structure humaine[2] : la rationalité. Ainsi, l’homme exerce une domination du monde animal, dont il dépend pourtant et au-dessus duquel il plane en esprit comme l’aigle dans les hauteurs du ciel.

Or, le Créateur veut « voir » comment l’homme s’en tirerait avec la nomenclature des espèces. Serait-ce pour tester la faculté rationnelle, en vérifier l’efficacité, en apprécier la valeur ? Selon l’auteur du récit, chaque espèce présentée à l’homme après leur formation « devait porter le nom que l’homme lui aurait donné ». Dieu ne donne pas de noms aux espèces. Il confie cette tâche à l’homme. Mais pourquoi le Seigneur veut-il « voir » ce que l’homme voit et peut nommer ? Intriguant, n’est-ce pas ?

Dans un article précédent, j’ai comparé le Créateur à une source dont l’eau s’amplifie en dévalant la montagne. La Source n’impose pas le chemin qu’emprunte l’eau dans sa descente. Ce sont les sinuosités du terrain, les rochers, les escarpements, les ravins – en un mot la matérialité – qui en déterminent l’itinéraire. De même, ce sont les accidents[3] dus aux déterminismes de la matière qui conditionnent l’évolution des formes biologiques antérieures à l’humanité. Les espèces n’ont pas été voulues par le Créateur pour elles-mêmes. Ensemble pourtant, elles constituent une chaîne dont le maillon final, au pied de la montagne, est l’humanité. Une humanité capable de reconnaître et nommer, sur le chemin du retour vers la Source, le parcours que la substance vivante a dû effectuer au travers des espèces animales pour aboutir à sa propre création.

Et bien, se pourrait-il que le Créateur, du haut de sa transcendance divine, veuille « voir » sa création de la perspective terrestre de l’humanité ? Comme si la perception de la réalité “d’en bas” par l’homme pouvait constituer un apport complémentaire à l’omniscience divine ! Et même, oserai-je encore induire, comme si la créature humaine pouvait modifier le regard de la Divinité sur sa création ou, à tout le moins, influencer l’Acte créateur en cours ! Une possibilité qui justifierait pleinement l’usage de la prière à Dieu pour surmonter les affres de la condition humaine causées par les inévitables accidents de la matérialité [4].

L’homme donna des noms à tous les bestiaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes sauvages, mais pour un homme, il ne trouva pas l’aide qui lui fût assortie. »

La note attribuée à l’humanité est cent pour cent ! Le test d’intelligence est magistralement réussi. Les connaissances auxquelles l’homme accède sont entérinées par le Créateur. Non seulement sont-elles légitimes mais elles participent même à l’Acte créateur.

C’est pourquoi toute association des connaissances objectives au péché originel est à réprouver avec véhémence. Car cette confusion impliquerait la responsabilité du Créateur dans ce péché puisqu’il a donné à l’humanité le mandat d’acquérir graduellement la connaissance de sa création, comme le souligne aussi le premier récit. « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-là; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, et tous les animaux qui rampent sur la terre » (Gn 1, 28).

Le mythe

Va donc pour la rationalité. Les connaissances de l’univers dans lequel le genre humain est plongé sont certes bonnes et utiles aux hommes et à Dieu. Mais elles s’adressent exclusivement à la tête, le siège de la faculté rationnelle. Elles ne répondent pas aux élans du cœur et ne comblent pas la faim de vivre. C’est pourquoi l’homme ne trouve pas en elles « l’aide qui lui fût assortie ». Une plante a besoin à la fois de la lumière et de la chaleur du soleil pour croître. Comme l’arbre, l’être humain ne dépend pas uniquement de la lumière des connaissances pour son épanouissement. Il a aussi besoin de la chaleur qui émane des rapports humains.

Alors Yahvé Dieu fit tomber une torpeur sur l’homme, qui s’endormit. Il prit une de ses côtes et referma la chair à sa place. Puis, de la côte qu’il avait tirée de l’homme, Yahvé Dieu façonna une femme et l’amena à l’homme. »

Ici ressort le genre mythique du récit. De toute évidence, la description de la chirurgie divine visant la création de la femme n’est pas à prendre au pied de la lettre. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait rien à y comprendre.

L’auteur connaissait-il le mythe de l’androgyne rapporté par Platon dans Le Banquet ? Même s’il ne vivait sans doute pas à la même époque et ne provenait pas du même milieu social que le philosophe, il pouvait connaître le mythe en tant qu’élément culturel de la population ambiante. Toujours est-il qu’il semble réagir à ce mythe comme s’il visait à faire contrepoids au délire de la mythologie païenne et corriger ses déformations de la vérité. Quoi qu’il en soit, la confrontation des deux récits, même s’il fallait attribuer la similitude de leur questionnement au hasard, fait ressortir des points de divergences, attribuables à la part divinement inspirée du récit biblique.

Selon Aristophane du Banquet platonicien, l’homme originel, l’androgyne[5], était doté de deux visages et comprenait les deux sexes. Il avait une forme sphérique et pouvait se déplacer à grande vitesse sur quatre bras et quatre jambes. L’androgyne était si agile et si puissant qu’il entreprit de faire la guerre aux dieux pour acquérir leurs privilèges. Ce qui mit les dieux dans l’embarras car ils auraient voulu détruire la race humaine mais en même temps, ils ne voulaient pas anéantir les hommages et le culte que les humains leur rendaient. Le dilemme était résolu par une proposition de Zeus. Pour que l’androgyne cesse d’envahir l’empyrée des dieux, le dieu suprême décida de l’affaiblir en le coupant en deux sur toute sa longueur de manière à ce que chaque partie ne possède que deux bras et deux jambes. De plus, Zeus demanda à Apollon de retourner le visage du côté de la coupure « afin qu’en voyant sa coupure, l’homme devint plus modeste ». Finalement, le dieu suprême transféra les organes sexuels, qui étaient à l’extérieur de l’androgyne, sur le devant des deux moitiés se faisant face pour que mâle et femelle puissent se réunir. Cette chirurgie originelle, conclut Aristophane, explique le désir en tout être humain de retrouver sa moitié manquante. « C’est de ce moment que date l’amour inné des hommes les uns pour les autres : l’amour recompose l’antique nature, s’efforce de fondre deux êtres en un seul, et de guérir la nature humaine. »[6]

La création de la femme

Le scribe biblique poursuivait-il une explication alternative du désir charnel ? Si c’est le cas, il aura pris d’excellentes précautions pour éviter le piège du contexte de culpabilité dans lequel se déroule le mythe de l’androgyne. Bien loin d’être un châtiment infligé en représailles contre l’arrogante entreprise de l’homme originel, la complémentarité sexuelle du couple, soutient la Bible, est un don du Créateur, pris de compassion pour l’incomplétude de sa créature. « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. » . Bien loin d’être en colère comme les dieux, le Dieu de la Bible se révèle ici plein de tendresse et de prévenance. Pour éviter à sa créature la souffrance de “l’intervention chirurgicale”, il l’induit dans un profond sommeil avant d’ouvrir sa chair pour en tirer une côte.

Étrange, tout de même, cette côte. Une bien petite et quelconque partie du corps de l’homme pour faire une femme ! Les exégètes, d’ailleurs, considèrent douteuse cette traduction du mot hébreu tesla. Ailleurs dans la Bible, il est traduit par côté (Exode 25,12 ; Jérémie 20,10). Dans le deuxième livre de Samuel, ce même vocable, dans le contexte d’un lieu géographique, désigne le « flanc de la montagne » (v. 16, 13). Un érudit juif de la Bible[7] soutient que le mot peut de plus prendre le sens de planche, poutre, étai, colonne et autres structures de soutien.

Comment donc s’y retrouver avec ces multiples sens ? Toute la question reste de savoir lequel retenir. Et si l’ambigüité était intentionnelle ? Est-il vraisemblable que l’auteur inspiré aurait alors su tirer partie des limites de la langue hébraïque pour évoquer dans un flou d’imprécision tous ces sens à la fois ? Par exemple, le sens de soutien architectural jetterait un éclairage particulier sur ce qui est tiré de la créature originelle, soit l’intégralité de la structure biologique commune aux deux sexes.

Pour ma part, je privilégierais la traduction du mot par côté plutôt que côte. Pas seulement parce qu’elle est conforme aux autres instances du mot ailleurs dans la Bible, mais en raison de la réaction de l’homme à son réveil. Si le Créateur n’avait tirée que l’os d’une côte pour façonner la femme, l’homme aurait-il pu reconnaître en elle la chair de sa chair ?

« Alors, celui-ci s’écria : “Pour le coup, c’est l’os de mes os et la chair de ma chair ! Celle-ci sera appelée « femme », car elle fut tirée de l’homme, celle-ci !” » (Gn 2, 23).

L’exclamation enthousiaste apparaît donc plus consistante avec le prélèvement d’un côté. D’autant plus que la jubilation précise que la femme aurait été tirée de l’homme entier et non d’un os. Plutôt que de lire : « Il prit l’une de ses côtes », il faudrait lire : « Il prit l’un de ses côtés ». Car ce dont il s’agit ici, c’est la création d’une humanité à deux visages : deux sexes d’une égale dignité, le masculin et le féminin. L’on peut donc paraphraser le texte biblique en tenant compte de ce choix de traduction. « Alors Yahvé Dieu fit tomber une torpeur sur l’humanité. Il prit un de ses côtés et referma la chair à sa place. Puis, de ce côté qu’il avait tiré de l’homme, Yahvé Dieu façonna une femme et l’amena à l’homme. »

D’autre part, ce côté dont la femme serait formée rejoint le mythe de l’androgyne. À cette différence près que l’opération chirurgicale dans la Bible ne représente pas le châtiment pour une faute d’orgueil. Bien au contraire, elle est un cadeau de la Providence divine, le cadeau de l’amour.

C’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair. Or tous deux étaient nus, l’homme et sa femme, et ils n’avaient pas honte l’un devant l’autre » (Gn 2 24-25).

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Notes

[1] Pour un approfondissement du sens symbolique de la végétation, voir le 15e entretien, intitulé Les deux règnes, de L’évolution de l’Alpha à l’Oméga, disponible en format papier et numérique à http://www.ac3m.org/?page_id=6174.

[2] La distinction entre la conscience animale et la conscience humaine est précisée dans le 16e entretien de L’évolution de l’Alpha à l’Oméga intitulé Le monde de la conscience réfléchie.

[3] Le terme accident est ici utilisé dans le sens opposé à essence. L’accident est à la matière ce que l’essence est à l’esprit.

[4] L’efficacité du recours à la prière est illustrée en maints passages de la Bible. Les prières d’intercession de Moïse pour sauver le peuple infidèle de la “colère” de Yahvé, notamment, démontrent que la Divinité est à l’écoute et peut non seulement “voir” les bons coups accomplis au nom de la raison mais “voir” aussi, avec miséricorde, les limites de la nature humaine. Si bien que le mystère de l’Incarnation peut s’interpréter dans le sens que Dieu a un tel besoin de communiquer avec sa créature qu’il ne s’est pas contenté de la “voir” du haut de sa transcendance mais qu’il est allé jusqu’à descendre à son niveau en prenant chair pour vivre Lui-même la RÉALITÉ humaine afin de la sauver.

[5] Le terme androgyne est formé de deux mots grecs : “andros”, homme et “gunè”, femme.

[6] Le discours d’Aristophane sur l’androgyne se trouve à l’adresse suivante : http://www.philolog.fr/le-mythe-de-landrogyne-texte-de-platon/

[7] Ziony Zevit, spécialiste de littérature biblique et des langues sémitiques de l’American Jewish University de Los Angeles.

La suite: La tentation

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