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Dans le premier récit de la création, Dieu crée l’humanité en tout dernier, après les astres, la végétation, les poissons, les oiseaux et enfin, après les animaux à la fin du sixième jour. C’est le dernier Acte créateur précédant le repos du septième jour. Dans le deuxième récit, au contraire, l’homme est créé en premier, avant la végétation et les animaux.

Cette divergence a de quoi jeter aux orties toute velléité d’interprétation fondamentaliste de la Bible. Car dès les premiers versets du deuxième chapitre, le Livre sacré – littéralement reçu, bien entendu ! – est pris en flagrant délit de contradiction. Pour l’analyse exégétique, ces énoncés conflictuels indiquent une provenance de milieux socioculturels différents. Mais cette explication peut-elle satisfaire le questionnement de la foi ? Permet-elle de tirer toute la signification induite par l’Esprit Saint – à n’en pas douter – au travers de l’apparent désaccord ?

Dans mon article précédent, j’ai relevé que chacun des récits concerne l’une des deux faces du RÉEL. Soit, le monde objectif de la MATIÈRE pour le premier et le monde subjectif de la VIE pour le deuxième. Ces perspectives aux antipodes sont à retenir en fond de scène de notre réflexion.

J’ai ensuite avancé l’interprétation selon laquelle les deux récits illustrent, de manière différente, la raison d’être de la création. Ainsi, le fait de situer la création de l’homme au début et à la fin n’est pas contradictoire si l’intention des auteurs inspirés était d’exposer, chacun de son point de vue, la motivation de l’Acte créateur. À savoir que Dieu crée l’univers tout entier en vue de l’humanité.

Cette révélation n’est pas banale. Elle a été inspirée aux scribes de jadis par l’Esprit Saint qui l’insuffle encore dans l’esprit de ceux qui sont ouverts à son authentique message. Aujourd’hui plus que jamais, elle est d’actualité. Que l’on songe au nombre des astres qui se trouvent dans l’inimaginable vastitude du cosmos en expansion depuis 13,77 milliards d’années ! Que l’on évoque la laborieuse évolution biologique sur notre planète, étalée sur quatre milliards d’années ! Et tout ce grandiose ouvrage aurait été déployé pour l’établissement de la vie humaine ?

La vie dans l’univers

Voilà qui remet en selle un anthropocentrisme de bon aloi. « Dieu est amour », révèle l’évangéliste Jean ! Serait-ce si invraisemblable qu’Il ait tout créé par amour et pour le bonheur des humains ? Le bonheur dans un temps d’épreuves terrestres d’abord – un temps pour choisir –, le bonheur dans l’éternité bienheureuse ensuite !

Cette finalité créatrice, toutefois, n’implique pas que les humains soient les seuls êtres de l’univers pouvant accéder à la béatitude éternelle. Les scribes bibliques d’autrefois ont identifié une hiérarchie d’êtres célestes en face à face avec Dieu : Anges, Archanges, Principautés, Dominations, Séraphins, etc. Par quelle trajectoire ces créatures sont-elles passées pour parvenir à jouir perpétuellement de la Vie divine tandis que d’autres – les démons – se sont fourvoyés dans les dédales sans issues de la mort éternelle ?

Que je sache, la Bible ne révèle rien de très précis à ce propos. Ce qui laisse toute la place à l’hypothèse que l’heureuse destination découlerait d’une décision identique à celle qu’exercent librement les humains pour accéder au bonheur éternel. Soit la décision d’aimer Dieu pour Lui-même.

Donc, du fait que les Anges et les humains sanctifiés vivent au Ciel en présence de la Divinité –  tandis que les imparfaits sur la Terre marchent sur la route pour y parvenir –, il découle que d’autres créatures rationnelles, dont nous ne connaîtrions pas l’existence, pourraient possiblement aspirer à la même joie de vivre sans fin. Dans la foulée du bonheur des Anges et des Saints s’ajoute donc à notre époque – où l’on peut être davantage conscient que par le passé de la splendeur et de l’insondable envergure de la création – la possibilité que le Créateur voudrait aussi partager sa Vie divine avec de présumés créatures vivants sur des planètes inconnues du vaste univers. Un tel heureux destin de ces êtres libres pourrait survenir en conclusion d’un processus semblable à celui de la création de l’humanité, n’en déplaise à quiconque prétendrait imposer une limite terrestre à la Volonté créatrice ! Au nom de quel principe devrait-on refuser à Dieu la liberté de créer la VIE partout dans l’univers où les contingences en favoriseraient le développement ?

Le processus de création

Voyons donc ce que dit le deuxième récit de ce processus de création. L’auteur signale d’abord qu’il n’existe encore aucune créature. Même pas de végétaux. De la poussière ! Au temps de l’écriture biblique, la poussière est le seul concept disponible pour dire l’élément de base auquel se réduisent les réalités concrètes du monde extérieur. Tout commence par la poussière et tout, avec l’usure du temps, finit par retomber en poussière[1]. Aujourd’hui, nous parlerions de matière, ou même, d’atomes, de particules élémentaires.

« Toutefois, un flot montait de terre et arrosait toute la surface du sol… » (Gn 2, 6). Sous cette description, on peut saisir que la matière utilisée par le Créateur n’est pas brute. Elle est soumise à des conditionnements. Il faut que la poussière soit imbibée d’eau, l’élément fécond, pour qu’elle devienne une glaise malléable, susceptible d’adopter une forme. Cette image du « flot » qui « arrosait toute la surface du sol » peut donc symboliser le processus d’évolution de la matière, depuis les particules élémentaires jusqu’aux grosses molécules essentielles à la formation du tissus vivant.

« …Alors Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol. Il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant » (v. 7). La matière pour former la chair et les os du corps, le souffle de Dieu pour le rendre vivant. Selon Aristote, l’homme est un animal rationnel. Une expression qu’on a souvent traduite improprement par “animal raisonnable”. Ce qui n’est pas toujours faux ! Je lui préfère une définition inspirée de la Genèse : l’homme est de la matière animée par le souffle divin !

Car ce dont il est question par cette insufflation de vie, c’est l’âme humaine. Le principe vital humain ne se réduit pas à la vie animale, faut-il comprendre. Plus loin dans le récit, Dieu forme les animaux et les oiseaux avec la glaise du sol, comme pour l’homme, mais il n’est pas nécessaire qu’Il leur insuffle la vie pour rendre les modèles vivants. Il suffit que le Créateur présente les diverses espèces à l’homme pour que ce dernier leur attribue un nom (cf. 2, 19). Une indication que la faculté vitale de la personne humaine domine le niveau strictement biologique. On pourra éventuellement identifier les prérogatives de cette « haleine de vie » spécifique à l’être humain : rationalité, cordialité, spiritualité, immortalité, etc.

Le premier homme ?

Voilà donc l’homme ! Mais qui est cet être sorti de “mains” et d’un “souffle” invisibles ? Serait-ce un  premier humain historique de sexe masculin, le géniteur de l’humanité tout entière ? À moins qu’il s’agisse ici d’un modèle, une sorte de prototype de l’humanité ? Comment imaginer cette création initiale ?

Dans la foulée de nombre de peintures illustrant la création d’Adam, faut-il se représenter Dieu donnant forme à un homme établi d’emblée en pleine maturité avec tous ses organes archi-complexes, internes et externes ? Un humain, donc, qui n’aurait pas eu besoin de passer par toutes les étapes de croissance, de la conception à l’âge adulte, un humain sans nombril, puisqu’il n’aurait jamais été nourri dans le sein maternel par un cordon ombilical le reliant à sa mère biologique ! Est-ce bien ce qu’il faut comprendre ?

Ici, l’imagination ne sert de rien. Il faut plutôt faire confiance à la raison. Et c’est une loi de la seule réalité objective que l’intelligence puisse connaître : tout ce qui existe dans l’univers ne surgit pas inopinément à partir de rien. Rien n’existe à coup de baguette magique divine. Rien ne survient sans une cause précédente. Les réalités vivantes, particulièrement, parviennent à l’existence à la suite d’un développement, après une gestation et une longue croissance qui peu à peu donne accès à la vie adulte. Dieu aurait-Il créé un premier humain sans qu’un sein l’ait enfanté, un humain qui n’aurait pas eu besoin d’apprendre à marcher, à penser, à raisonner ?

Il serait naïf, et même aberrant, de le croire puisque pour son Incarnation, Dieu Lui-même a dû passer par le sein d’une femme. Après sa naissance, sa mère l’a enveloppé de langes car Il ne pouvait pas le faire lui-même. Alors qu’il était petit bébé sans défense, ses parents l’ont protégé des menaces à sa vie et durant son enfance, il a vécu une croissance « en sagesse, en taille et en grâce devant Dieu et devant les hommes » (Lc 2, 52).

Le fait que Dieu ait agit ainsi pour son Incarnation indique qu’Il n’a pas procédé autrement pour la création de l’humanité. L’auteur inspiré par le Saint Esprit n’a donc pas pu vouloir évoquer ici la création d’un premier homme historique.

D’ailleurs, le mot homme qu’il utilise est un terme générique. Il signifie l’humanité en général. Et ce n’est pas un hasard si le nom d’Adam n’est pas mentionné avant le chapitre 5 où il figure en tête d’une généalogie préoccupée d’historicité. Ce détail manifeste une intention, sinon de l’auteur, du moins de l’Esprit. Et il en est de même pour le terme générique utilisé pour la création de la femme. Le nom d’Ève n’est attribué que lors de l’expulsion d’Éden après la chute originelle (cf. Gn 3, 20), qui, d’après ce que le scribe rédacteur laisse entendre, marque le véritable début de l’existence historique de l’humanité.

Du mythe à la réalité

Clairement, ce récit ne doit pas être interprété dans une perspective réaliste. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit faux ou sans signification. Il n’en demeure pas moins inspiré par l’Esprit. L’auteur y expose une pensée qui va bien au-delà du concret temporel. Ce qu’il a à dire ne concerne pas un homme particulier mais l’humanité d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

Une humanité qui est en cours d’être créée, ne l’oublions pas. Rappelons que c’est maintenant que Dieu continue à modéliser l’humanité par ses “mains contingentielles” et que c’est encore au PRÉSENT divin qu’Il souffle l’haleine de son Esprit pour la rendre vivante. Et là où Il en est à l’heure présente, dit le prophète, ne concerne pas tant l’humanité objective, engoncée dans la démarche d’appropriation de l’environnement terrestre. Il s’agit surtout de l’humanité subjective, intérieure, en quête spirituelle de communication avec la Divinité.

Pour bien comprendre ce que l’Esprit Saint a à dire dans ce récit, on devrait donc le recevoir allégoriquement. Ou même, comme ressortant en partie du mythe. Ce qui ne devrait pas trop inquiéter la foi en l’authenticité de la Parole divine. Car la fonction du mythe consiste à extérioriser sous une forme scénique des vérités qui concernent en fait l’intériorité, la vie de l’âme, que les limites langagières du temps passé ne permettaient pas encore d’articuler en concepts. C’est pourquoi les images utilisées pour exposer la vérité dont le récit témoigne doivent être décryptées. Ce que tout prédicateur soucieux d’adapter la Parole divine à la culture de ses prédicants sait faire à l’exemple de l’Apôtre.

Lorsque j’étais enfant, je parlais en enfant, je pensais en enfant, je raisonnais en enfant; une fois devenu homme, j’ai fait disparaître ce qui était de l’enfant. Car nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face » (1 Co 13, 11-12).

L’Éden intérieur

Animé par un semblable souci paulinien d’acquisition progressive de la vérité, poursuivons notre lecture.

Yahvé Dieu planta un jardin en Éden, à l’orient, et il y mit l’homme qu’il avait modelé. Yahvé Dieu fit pousser du sol toute espèce d’arbres séduisants à voir et bons à manger, et l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal » (Gn 2, 8-9).

L’Éden est « à l’orient ». Qu’est-ce à dire ? À quoi rime cette précision ? C’est à l’orient que se lève le soleil sur l’existence. Toute vie s’éveille à l’aube. L’orient, c’est l’heure de la naissance au grand jour après la longue nuit de gestation, l’heure du passage de l’invisible au visible. Ailleurs dans la Bible, l’orient évoque l’intériorité. « Qui a suscité de l’Orient celui que la justice appelle à sa suite » (Is 41, 2). « Voici que la gloire du Dieu d’Israël arrivait du côté de l’orient » (Éz 43, 2). La source de la vie est « à l’orient », c’est-à-dire à l’intérieur. Car la justice part du dedans et le Juste en provient.

C’est là que Dieu plante un jardin pour l’homme. Ou ne serait-ce pas plutôt DANS l’homme[2] ? Car Il y fait croître toutes sortes d’arbres qu’on ne risque pas de trouver dans nos jardins terrestres. Dont celui de la VIE et celui de la CONNAISSANCE du bien et du mal, « au milieu du jardin », c’est-à-dire en plein cœur humain. La vie et la connaissance ne sont pas des réalités du DEHORS mais du DEDANS. Si bien que lorsque Dieu plante des arbres «séduisants à voir et bons à manger » pour la vie de l’homme, c’est dans le lieu originel, le milieu divin hors de l’espace et du temps qu’Il fait don des qualités, des vertus, des facultés aptes à croître et à donner du fruit.

«Yahvé Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin pour le cultiver et le garder » (Gn 2, 15). À l’origine, c’est dans l’Éden intérieur que Dieu a établi le cadre de la vie humaine. La Volonté créatrice a voulu initialement que l’humanité tire de son intériorité son principe de croissance et d’évolution. Une intériorité non conditionnée par les déterminismes de la matière mais plutôt ancrée, enracinée dans le dynamisme du souffle divin, cette force de vie apte à dominer les contingences du monde extérieur. Mais il n’y a aucune garantie que ce cadre de vie va se maintenir, comme nous serons éventuellement amenés à le constater.

« Un fleuve sortait d’Éden pour arroser le jardin… » Ce jardin intérieur est fécondé par un fleuve de grâces provenant de la demeure édénique de Dieu. Ce fleuve « se divisait pour former quatre bras » (Gn 2, 10). Deux bras sont connus : le Tigre et l’Euphrate du Moyen-Orient. Les deux autres bras ne sont signalés nulle part ailleurs, ni par le géographe ni par la littérature antique. Le Pishôn et le Gihôn sont des fleuves mythiques référant à la dimension invisible de la réalité. Ce détail donne à penser que le fleuve provenant de l’Éden divin irrigue et rend fécond du même souffle les deux dimensions de la réalité humaine, les fleuves réels pour symboliser l’extériorité, les fleuves mythiques pour signifier l’intériorité.

En définitive, on n’y échappe pas. Toujours cette “dualité positive” clamée à temps et à contretemps de versets bibliques : intériorité, extériorité. Non l’une au détriment de l’autre. Les deux ensembles, unis dans un mariage indissoluble ! Comprenons bien ! C’est l’Esprit qui parle ainsi à l’humanité.

Le drame originel

Et voilà ! Le décor est en place. La mise en scène est rodée. Toc, toc, toc ! Le rideau se lève. Le jeu s’enclenche ! Et voilà que tout risque de basculer.

Et Yahvé Dieu fit à l’homme ce commandement :“Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort » (Gn 2, 16-17).

La suite: La création de la femme

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Notes

[1] « À la sueur de ton visage tu mangeras ton pain jusqu’à ce que tu retournes au sol car c’est de lui que tu as été pris. Oui, tu es poussière et à la poussière du retourneras » (traduction TOB de Gn 3, 19).

[2] « Le jardin planté par Dieu « à l’orient » désigne donc le monde subjectif de l’homme et non un lieu géographique. Un jardin manifeste une nature ordonnée et planifiée selon des critères esthétiques. Que le jardin d’Éden ait été “planté” par Dieu spécifiquement dans l’intériorité de l’homme originel symbolise un traitement particulier, des conditions subjectives privilégiées, des dons abondants. L’on peut en induire que Dieu a éveillé la conscience de l’homme à l’abri des chocs et des accidents du monde contingent.

« C’est dans un contexte de paix intérieure que se déroule la scène des origines évoquée par l’auteur. Inutile donc de chercher la trace archéologique de telles conditions. Elles ne sont pas objectives mais dépendent d’un état subjectif. Elles sont tributaires de l’état de la conscience » (Extrait de L’évolution de l’Alpha à l’Oméga, 23e entretien intitulé Sensorialité et rationalité, page 277, ouvrage disponible en format papier et numérique à http://www.ac3m.org/?page_id=6174).

 

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