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En conclusion de mon dernier article, j’ai avancé que la face invisible de l’univers est analogiquement aussi immense que la face visible, puisque toutes les réalités sans exception proviennent de l’invisible. Toutes ont subi une invisible gestation avant d’apparaître visiblement. Toutes sont conséquemment porteuses d’invisible essentialité, qu’il s’agisse du dynamisme vital des organismes animés ou de la signification des objets inanimés.

La main de Dieu et celle de l’homme de la fresque la chapelle Sixtine du Vatican illustrant la création de l’homme par Michel-Ange.

Je ne saurais jamais trop insister sur l’importance de cette proposition pour l’appréhension du TOUT RÉEL. Car les humains d’aujourd’hui sont mentalement conditionnés à ne tenir compte que du visible. On observe exhaustivement le monde extérieur mais en excluant la personne derrière les yeux qui observent. On décode l’univers entier… sauf le décodeur. On explore audacieusement le dehors sans considération pour le dedans. Au nom de l’OBJET, on déclasse le SUJET en le rangeant dans une catégorie non-pertinente, en quelque sorte irréelle, ou même suspecte et dangereuse.

C’est pourquoi l’on ne connaît pas comme on devrait connaître. En faisant l’économie du questionnement que soulève l’ÊTRE en tout esprit conséquent, on ne tronque rien de moins que la moitié du RÉEL. D’où venons-nous, qui sommes-nous ou allons-nous ? On passe subrepticement sous silence une telle problématique dérangeante.

Pour le versant invisible de l’univers, les humains d’aujourd’hui sont affligés de cécité. Ce qui a pour conséquence que l’on s’enfonce de plus en plus, d’une connaissance objective à l’autre, dans une confusion subjective grandissante, faute de n’avoir pas d’abord résolu le dilemme de l’existence. En bout de piste de la quête du savoir, on ne comprend plus rien. Ou l’on clame que Dieu n’existe pas, que l’univers est le fruit du hasard et que la vie humaine est absurde.

La conversion

Livré à la seule connaissance objective, l’être humain devient forcément la proie du désespoir. En négligeant d’assumer sa raison d’être, il ferme la porte à l’évolution de sa propre vie. Et il ne peut trouver d’issue à la prison dans laquelle il s’enferme à moins d’effectuer un virage de 180 degrés. Seule, la conversion du regard peut dénouer l’impasse.

Pour sonder l’univers invisible, il n’y a qu’un chemin. Le DEDANS… Là se révèle l’autre face du RÉEL. Soit la part de l’ESPRIT sans lequel on ne peut rien connaître, tant du visible que de l’invisible. Cet ESPRIT – humain et divin à la fois – est la source de toute connaissance, que  l’on accepte ou non de reconnaître sa PRÉSENCE active, intrinsèque à toute existence humaine et à toute quête de connaissances. Cet ESPRIT est une porte ouverte – la seule – sur la dimension intangible du RÉEL, l’univers QUALITATIF de l’ÊTRE accolé à l’univers QUANTATIF de la MATIÈRE. De cet ESPRIT émane l’ordre moral de la SUBSTANCE VIVANTE, cette divine énergie vitale engagée dans le combat contre l’érosion existentielle sous la pression entropique de la matérialité.

« Connais-toi toi-même ! ». L’inscription sur le fronton du temple d’Apollon de Delphes, que Socrate prenait à son compte, indiquait une priorité dans l’acquisition de la connaissance. La connaissance de soi d’abord ! Sans elle, le RÉEL perd sa vraie couleur. Sans elle, l’existence est incompréhensible ! Si je n’éprouve pas de reconnaissance pour ce que JE SUIS par la grâce de l’Être Suprême, je ne peux non plus interpréter correctement les réalités de tous ordres dans lesquelles mon existence est plongée. Ultimement, elles ne feront pas de sens. Au contraire, si elles sont appréciées à leur valeur en ce qu’elles contribuent à mon existence propre, elles se révéleront à leur juste place dans l’ensemble universel.

La disposition morale, antérieure à la prise de connaissance, détermine le résultat de la quête ! En finalité, ce qui est trouvé relève du choix de la liberté entre un RÉEL sensé et logiquement cohérent ou un RÉEL absurde et fondamentalement incompréhensible. C’est en vertu de ce choix que le Créateur est associé au regard positif sur le RÉEL, et le “hasard”, au regard négatif !

La lampe du corps, c’est l’œil. Si donc ton œil est sain, ton corps tout entier sera lumineux. Mais si ton œil est malade, ton corps tout entier sera ténébreux. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, quelles ténèbres ! » (Mt 6, 22-23).

Complémentarité, non divergence

Cette primauté de l’injonction socratique, toutefois, n’implique pas que le regard introverti doive s’effectuer au détriment ou à l’encontre du regard objectif. Ce serait l’erreur inverse de ne croire qu’à la subjectivité. Et historiquement parlant, la démarche religieuse de l’humanité n’a pas été à l’abri de cette déviation. En bout de ligne, l’erreur constitue un refus de la réalité extérieure. Une fermeture au monde qui autoriserait la régression de la conscience, un repli sur la vie intra-utérine visant la fusion à un Au-delà antérieur à l’existence.

Non ! Objectivité et subjectivité vont de pair. Ces deux voies ne s’opposent pas. Bien au contraire, le RÉEL ne peut être compris que sous l’angle de leur complémentarité. Et il n’y a de VÉRITÉ UNIVERSELLE[1] que dans la synthèse des deux approches.

Or, pour en revenir à la Genèse, lorsque je soutiens que les deux récits de la création sont concernés par chacune de ces approches – l’extérieure et l’intérieure –, j’évoque une vérité grandiose, n’est-ce pas ?  Il n’y a là rien d’anodin. La prise en compte de ces perspectives aux antipodes constitue en fait la clef d’une interprétation révélatrice de la part divinement inspirée de ces textes.

Les deux récits

Une simple comparaison entre les deux récits permet d’induire qu’ils ont été rédigés par des auteurs sans lien entre eux, issus de contextes sociologiques différents. Et le fait qu’ils aient été réunis au début de la sainte Écriture, en dépit de leurs divergences sur plusieurs points, constitue en soi une authentique révélation de l’Esprit saint. Car le scribe qui a colligé ces récits était sûrement conscient de leurs discordances. Il les a quand même mis l’un à la suite de l’autre parce qu’il les estimait complémentaires. Il avait compris que les représentations de la réalité contenues dans ces textes ne visaient pas, en profondeur, le même but pédagogique. Conséquemment, il interprétait leurs énoncés conflictuels à un niveau qui transcende la lettre.

Voilà pourquoi, dans un précédent article, j’ai émis l’hypothèse que ni l’un ni l’autre auteur initial n’a pu rédiger le paragraphe sur le végétarisme[2]. C’est sans doute un ajout que le compilateur a introduit pour articuler ensemble les deux sources et transiter du point de vue objectif (extériorité) du premier récit au questionnement d’ordre moral (intériorité) du deuxième. Le premier auteur, en effet, démontre la bonté de la création (visible) issue de la Volonté divine tandis que le deuxième rend compte du mal moral (invisible) dont l’humanité est responsable.

Des divergences

Au temps où Yahvé Dieu fit la terre et le ciel, il n’y avait encore aucun arbuste des champs sur la terre et aucune herbe des champs n’avait encore poussé, car Yahvé Dieu n’avait pas fait pleuvoir sur la terre et il n’y avait pas d’homme pour cultiver le sol. Toutefois, un flot montait à la surface du sol. Alors, Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant » (Gn 2, 4-7).

Notons l’utilisation du tétragramme YHWH pour la première fois dans toute la Bible. Le premier récit donne Élohim comme nom de Dieu. Bien que ce ne soit pas mon souci de discourir sur les contextes sociologiques qui ont produit ces différentes appellations de la Divinité –  cette discussion relève de l’érudition exégétique –, je souligne ce détail pour bien marquer l’introduction d’une nouvelle perspective. Un point de vue différent mais non divergent. Il n’y a pas contradiction du fait de nommer Dieu de diverses façons. La Bible utilise une panoplie de noms divins : El, Élohé, Élohim, El-Shaddaï, El-Olam, El-Elyon, Adonaï, Yahvé, Yahvé-Shalom, Yahvé-Élohim, Yahvé-Sabaoth, etc. C’est aussi ce que nous faisons lorsque nous choisissons des termes pour dire la Divinité sous un angle particulier : Seigneur, Créateur, Être Suprême, Providence, Absolu, Trinité, Père, Amour, etc.

« Au temps où Yahvé Dieu fit la terre et le ciel… » Remarquons : la terre d’abord, puis le ciel. L’on s’attendrait plutôt à l’ordre inverse. Celui d’ailleurs adopté par le premier récit. « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre » (Gn 1, 1). Cette inversion serait-elle intentionnelle ? Le compilateur ou l’Esprit Saint aurait-il voulu indiquer ainsi un abordage de l’envers du décor par rapport au premier récit, un autre côté de la médaille en quelque sorte ? Et si l’intention était aussi de mettre de l’avant une priorité au niveau de l’Agir créateur ? On devrait comprendre que Dieu a établi la Terre d’abord, et le Ciel ensuite. N’oublions pas que la culture du rédacteur ne permet pas de distinction tranchée entre le cosmos (ou le firmament) et la demeure de Dieu et de ses Anges. Lorsqu’il utilise le mot “ciel”, il réfère du même souffle au sens matériel et spirituel du mot. Si bien que nous pourrions interpréter son énoncé en le paraphrasant ainsi : “Au temps où Yahvé Dieu fit la Terre en vue du Ciel…”

Je suis conscient que cette interprétation puisse paraître tirée par les cheveux. Mais se pourrait-il que la suite du texte la renforce ? « …il n’y avait encore aucun arbuste des champs sur la terre et aucune herbe des champs n’avait encore poussé… ». L’auteur évoque par la négative une antériorité à la création. Il n’existait « aucun arbuste… aucune herbe ». Le choix des mots est intriguant. Pourquoi arbuste et herbe ? Le mot “arbre” ne serait-il pas plus approprié et le terme générique de “plante” ne conviendrait-il pas mieux pour faire allusion à l’heure zéro de la création ? Dans l’esprit du rédacteur, l’arbuste serait-il en quelque sorte le précurseur de l’arbre et l’herbe, la base de la diversité des plantes ?

La raison d’être de la création

La clef d’interprétation de la pensée de l’auteur tient dans la suite : « …car Yahvé Dieu n’avait pas fait pleuvoir sur la terre et il n’y avait pas d’homme pour cultiver le sol ». Cette candide explication n’est pas que savoureuse, elle est d’une profondeur inattendue. Ce que l’auteur dit en fait, c’est qu’il n’y avait ni arbuste ni herbe parce que Dieu n’avait pas encore créé. Et pourquoi n’avait-Il pas créé ? Parce que les conditions n’étaient pas encore réunies. Quelles conditions ? Pour les comprendre, on peut revoir le symbolisme de l’eau étudié précédemment autour de la séparation des eaux terrestres et célestes du premier récit[3]. On se rappellera que l’eau céleste, c’est la grâce divine qui féconde la MATIÈRE pour qu’en émerge les FORMES vivantes et inanimées.

Mais cette fécondité primordiale ne suffit pas. Encore faut-il que la Terre soit labourée pour recevoir les germes de VIE. Et c’est là où la contribution de l’homme à la création entre en ligne de compte. Il a pour mission de cultiver, de labourer le sol pour collaborer au projet de Dieu. Sans le concours de l’homme, il ne peut y avoir de création parce que Dieu ne pourrait pas faire tomber inutilement une pluie spirituelle féconde sur la Terre. Non par impuissance mais parce que le projet de Dieu vise l’homme. Sans l’homme, la création serait vaine. Le Créateur veut que l’homme participe librement à sa propre création en assumant le développement terrestre. Une vocation que le premier récit avait aussi exposée : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-là » (Gn 1, 28).

C’est ici que les énoncés contradictoires des deux récits, interprétés littéralement, se résolvent. Le premier récit situe la création de l’homme à la fin du sixième jour, après la création des animaux. C’est le dernier acte de l’Agir créateur. « Dieu conclut au septième jour l’ouvrage qu’il avait fait et, au septième jour, il chôma, après tout l’ouvrage qu’il avait fait » (Gn 2, 2). Au lendemain de la création de l’homme, Dieu peut se reposer. Il n’a plus besoin de créer parce qu’en créant l’homme, Il a atteint son but.

Le deuxième récit semble contredire le premier. Il situe la création de l’homme en premier de tout, avant la végétation et les animaux. Mais c’est pour dire la même chose, à savoir que l’univers a été créé en vue de l’homme et pour l’homme. Le projet de Dieu en créant l’univers, c’est l’humanité !

Quelle révélation époustouflante ! À l’antipode d’une humanité survenue par le “nécessaire hasard” du scientisme philosophique. La création est “sensée” ! Elle poursuit un but, un objectif ! Elle a sa raison d’être.

La création de l’homme

« Toutefois, un flot montait à la surface du sol ». Il est très significatif ce « flot » qui monte « du sol » ! L’eau de la grâce divine à elle seule ne suffit pas à remplir les conditions favorables à la création. Il faut encore que l’eau terrestre imbibe le sol afin d’en faire une glaise. Le sol, c’est la matière. La glaise, c’est la chair. Ce que le « tu es glaise… » (Gn 3, 19) et le « c’est la chair de ma chair » combinés confirment (v. 23).

L’existence tient donc de l’amalgame des deux fécondités, comme je l’ai déjà signalé. « Ensemble, chacune pour sa part, elles [les eaux] engendrent la dualité universelle. Les eaux terrestres pour l’affinement de la matière, les eaux célestes pour l’émergence de l’esprit »[4].

Mais comment la matière peut-elle s’affiner ? Graduellement, par l’évolution de la FORME. Et comment l’esprit peut-il en émerger ? Graduellement, par la trajectoire qualitative des espèces, depuis l’humble cellule vivante au fond des mers jusqu’au degré de conscience et de liberté de la VIE en l’humanité.

« Alors, Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol… ». Dieu est Esprit Pur ! Son Acte créateur est comparé à celui du potier donnant forme au vase. Mais le Créateur aurait-Il des mains aptes à modeler la glaise ? Personne n’a vu de mains mouler la matière de réalités nouvelles dans le déroulement progressif de la création. Et pourtant, elles sont survenues constamment et surviennent encore depuis 13,7 milliards d’années.

Dieu a des “mains”, certes mais elles sont évidemment invisibles comme Lui-même. Ses “mains”, ce sont les contingences. Le Dieu Providence, qui a tout en “main”, en a le contrôle exclusif. Ses outils, ce sont les circonstances fortuites de la matérialité favorisant l’éclosion de virtualités créatrices nouvelles.

« …il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant ». La manipulation des contingences conditionnées par les jeux du hasard et de la nécessité ne donne pas d’elle-même l’humanité. Elle ne produit que le corps, l’enveloppe charnelle. Il faut encore que le Créateur donne de son Souffle pour que l’homme devienne vivant.

Le Souffle de Dieu, c’est l’âme. Voilà ce qui fait l’homme! Quelle merveille ! Quelle sublime beauté ! Il ne s’agit pas d’une splendeur réservée à un premier humain survenu dans l’espace et le temps terrestre au début de l’humanité. C’est l’humanité tout entière, celle d’hier, d’aujourd’hui et de demain qui est le réceptacle de ce Souffle divin.

À suivre : Le jardin d’Éden

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Notes:

[1] Le 8e entretien, intitulé Les deux substances (page 95), de L’évolution de l’Alpha à l’Oméga (ouvrage disponible en format papier et numérique à http://www.ac3m.org/?page_id=6174), émet le principe épistémologique selon lequel la vérité universelle ne peut s’atteindre que par synthèse des connaissances dites “relatives” d’égale importance, que sont la foi religieuse et le savoir scientifique.

[2] Cf. Gn 1, 29-31. Pour le développement de cette hypothèse, se référer au 15e article de cette série intitulé Le végétalisme biblique.

[3] Revoir le 12e article, intitulé Les eaux du ciel et de la terre, à http://www.ac3m.org/?p=10036.

[4] Citation tirée de la conclusion du 12e article.

 

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